Des pots de confitures dans une armoire ouverte

Certes, j'aurais pu partir me cacher dans quelque grange, au fond des bois. Dans l'une des chambres de la ferme, voire sous un lit. J'aurais pu prétexter une promenade, un animal enfui à rechercher, ou rien, juste partir. Mais ce n'était guère efficace. Aucune cachette ne suffisait. Aucun bosquet, aucune meule de foin. Puisqu'on finissait toujours par me retrouver, me déranger. Un frère, une sœur, pour quelque jeu. Un tout petit enfant cherchant quelqu'un à ennuyer, ou bien tombant, qu'il était de bon ton de relever puis consoler. Un oncle, un père, parce qu'il fallait aider à quelque tâche ou juste, parce qu'on ne pouvait pas rester ainsi à ne rien faire, pas en ces lieux. Pas dans le lit de la vallée. Puisque l'oisiveté, du moins ce qu'ils pensaient pour en être, était mère de tout vice, comme le répétait le curé du haut de sa chaire lustrée, parfaitement cirée par les bigotes trouvant là matière à prendre leur place au Paradis. Curé dont les paroles avaient force de Loi puisqu'au travers de sa bouche c'était l'Éternel parlant. C'était l'Éternel nous voyant, et me voyant surtout, écrire, et donc ne rien faire dans la logique de la vallée. Ce qui fait que le père, ou l'oncle me trouvant penché sur un triste cahier, un calepin, n'avait de cesse de me relever, de me mettre à quelque tâche essentielle soudain. Comme arracher des mauvaises herbes. Ranger du bois. Bêcher dans le jardin quelque carré abandonné depuis longtemps, entendre, la dernière saison. Butter les pommes de terre dont les rangs s'étalaient au droit des pentes, dont je me souviens d'avoir maudit chaque centimètre mille fois au moins. Dans la rage qui me prenait à être ancré de force ainsi dans un lieu que je ne pouvais fuir.