La dispense

Onglets principaux

Sous l'eau

Loin là en bas c'est l'eau transparente tellement qu'on voit dessous le carrelage, le fond, les lignes d'un bleu clair vif que font les carreaux colorés quand le reste est blanc, le reste du fond, les bords qui remontent, et l'eau encore clapotant doucement telle une lèvre molle jusqu'à ce qu'elle se verse dans cette sorte de bouche tout du long, du tour, absorbant le surplus, principe d'Archimède, tout corps plongé etc. mais la science maintenant ne sert plus à rien depuis le haut, le dernier niveau du plongeoir et ses cinq mètres de vide dessous se terminant par la surface de l'eau agitée encore un peu et puis de moins en moins à mesure que l'énergie transférée par le dernier plongeur se dissipe en cercles concentriques progressivement invisibles jusqu'à ce que, maintenant, plus rien ne bouge qu'un très léger et souple battement de toute la surface en attente d'un corps, un autre, le suivant, le mien, censé venir souplement traverser cette onde avec l'angle parfait permettant d'entrer dans ce monde du dessous, presque l'autre côté du miroir, en générant le moins d'éclaboussures possibles, ce qui n'arrivera pas, même si je le voulais, je le sais, puisque mon corps n'a pas exactement la forme fuselée et dense ad hoc et que ma trajectoire ne sera pas celle qu'il faudrait, celle que l'on nous enseigne, et que par ailleurs, je ne vais pas plonger, je le pressens déjà, perché là-haut bousculé d'un vertige venu autant de la hauteur que du mouvement de l'eau dessous et de celui de la planche sous mes pieds, souple traîtresse humide aussi, glissante, faite d'une matière plastique légèrement granuleuse pour laisser à croire qu'elle ne nous laissera pas déraper alors qu'en fait, elle ne sert qu'à ça, amorcer la glissade, ce qui fait que tendu comme une corde à piano, j'avance lentement en m'accrochant à tout ce que je peux, ce qui à cette hauteur et dans ce vide, n'est plus que mon pauvre torse autour duquel j'enroule mes bras comme si je pouvais me soutenir moi-même et me porter ainsi dans l'infini du vide.

Source de l'illustration

Aussi je vois minuscules vu d'ici, depuis mes cinq mètres, des visages tournés vers moi, ils sont des ronds mais pas dans l'eau, je ne distingue que leurs yeux et puis leurs bouches ouvertes tout autour du rectangle blanc et bleu alignées presque en rang, des bouches ouvertes hurlant encouragements et moqueries et vannes qui mélangent les deux, parfois aussi il y a des bras en haie d'honneur et même plus bas encore tassés de par la perspective des orteils crispés au rebord du carrelage, les maillots de toutes les couleurs forment un arc-en-ciel écrasé mouvant, plus loin aussi il y a d'autres groupes sur l'autre côté du grand rectangle mais ce sont d'autres classes, des inconnus ainsi, des garçons seulement puisque le lycée est technique et n'accueille quasiment que ce sexe-là même si parfois on croise quelques rares filles et là il y en a deux ou trois parmi la masse des visages mais pas dans ce groupe-là, dans l'autre, de l'autre côté de l'eau, de la piscine, regardant maintenant ce qui peut justifier ce bruit énorme augmenté encore de la réverbération sur les grandes baies vitrées que nous faisons, enfin, les gars d'en bas parce que pour le moment, et cela va durer, je ne pipe pas mot, j'attends, j'écoute montant à moi la voix grave de l'enseignant portant plus que les autres et qui entreprend de me convaincre de me jeter dans cet espace immensément vertical où rien ne peut soutenir la chute des corps sinon un air saturé chlore dont je devine qu'il ne suffira pas à me faire voler malgré sans doute les gestes réflexes de mes bras qui ne manqueraient pas de se déclencher en cas de saut, lequel saut, à cette heure, n'est pas parti pour se réaliser bien que le prof a commencé doucement à hausser le ton, le regard qu'il vient de jeter sur la grosse horloge suspendue au mur lui indiquant qu'on perd du temps, ce qu'il n'a pas, les autres attendent derrière moi. 

Et puis quelqu'un en bas dedans la masse refroidissant commence à chuchoter mon nom, une scansion, son voisin s'y met aussi et puis les autres de même doucement, alors enfle une rumeur se voulant amicale mais qui s'enveloppant dans ses propres échos finit par devenir une sorte de brouhaha terrible, une pression sonore qui pourrait presque me pousser au dos, me faire enfin sauter, je dirais bien plutôt tomber, maintenant c'est effrayant, j'en ai la chair de poule là-haut, un vertige intérieur qui conjugué avec celui dehors repousse d'autant le moment du plongeon, tout cela dure longtemps, tout cela ne dure pas même cinq minutes, voilà que l'enseignant fait taire tout le monde d'un seul vos gueules les mouettes tonitruant — privilège des classes de mecs que ce langage sans détours — sa voix revient à la normale et annonce l'ultimatum tu sautes ou c'est zéro, je n'en suis plus à ça, cette année-là je planterai mon bac dans les grandes largeurs, je recule donc doucement sur la planche traîtresse, derrière déjà un autre est là qui me contourne puis plonge sans barguigner, j'entends son corps entrant parfait dans l'eau, au loin dehors je vois dans l'herbe rase tout autour du cube de verre que fait cette piscine des ombres blanches dansantes, légèrement narquoises je crois, ce sont les reflets clairs des ondes de l'eau répercutées par le plafond, en descendant l'échelle mince dont les barreaux blessent la plante des pieds, je sens toujours mon corps comme une éponge lourde et le gras qu'il emporte, à l'arrivée quelques claques sur l'épaule des miens amis, n'en parlons plus, il reste à attendre sur les durs gradins humides le coup de sifflet bref qui marquera le retour au vestiaire, je n'ai jamais plongé, ni alors ni maintenant, du moins, de ma seule décision.

Avant il y avait eu le premier saut et c'était bien avant, vraiment avant, quand j'étais à peine haut comme ça, avant le temps long du lycée, avant le temps flou du collège, avant, du temps de l'institutrice rousse morte un lundi de pâques dans la voiture conduite par son frère et qui s'est enroulée dans un platane à grande vitesse, le choc terrible, définitif, laissant la dame morte d'un coup, le frère indemne totalement, enfin, vu du dehors, du moins, je crois que c'était là, dans ce temps-là — tout est devenu flou dans mes heures d'aujourd'hui, et donc, la piscine était loin, nous y allions avec un autobus, depuis l'école ou peut-être le collège, cela je ne sais plus, mais je sais parfaitement, la route qui y allait, et les virages serrés, cette descente soudaine comme une route de montagne avec ses lacets qui déjà me terrorisaient avant d'arriver à la bulle abritant la piscine, une bulle vraiment, plastique blanc, cela coûtait vraiment moins cher que de construire le tout en dur et donc toute une partie, celle des bassins, c'était dessous ce ciel blanc très lisse où l'on accédait passé deux grandes portes successives, des sas maintenant la pression, après le passage dans les vestiaires à haleine de chlore et de recoins humides, le pédiluve, les cris soudain passée la dernière porte, ici aussi comme plus tard dans la piscine du lycée, il y avait ces échos monstrueux renvoyés par les surfaces planes, les vitres, l'eau transparente, le carrelage trempé, le plastique tendu, et cette fois je sais parce qu'on nous l'avait annoncé, comme c'était la première fois, que ce serait le tout premier plongeon, et pour tout le monde, ceux qui savaient nager, et tous les autres, et de ces autres j'étais, et nous étions nombreux, dans ce coin loin des côtes, dans ce coin de paysans, à ne savoir que vaguement patauger — de l'eau on se méfiait, toujours terriblement.

Alors ce jour-là, celui du tout premier plongeon, les choses se sont passées ainsi dessous la piscine-bulle qui ne s'était pas encore envolée, ce qui arriva pourtant quelques années plus tard, je n'étais plus dans la région mais tout le monde avait parlé de cela, un orage dantesque et les vents qui viennent avec et harcèlent tellement cette structure qu'à un moment tout lâche, la bâche qui fait la bulle s'envole, enfin, au vu du poids, elle arrache ses attaches et détruit ses fondements puis s'en va molle rampante sous les bourrasques folles telle une limace énorme jusqu'à atteindre les arbres de la forêt toute proche pour s'y emmêler, on la retrouverait ainsi, déchirée totalement et embrassant les chênes immenses dans un baiser désespéré, il me semble que cela marqua le début d'une longue période de fermeture, peu importe puisque là, à cette heure, le petit groupe que nous sommes de ceux qui ne savent pas nager a été séparé de ceux, les rares, qui savent, ou le prétendent, et il ne sert à rien de ne pas même répondre à la question, le doute ne nous bénéficie pas et ceux qui restent silencieux, le regard fixé sur leurs pieds nus, finissent quand même dans le groupe des maudits, le groupe des non-nageurs qu'à présent, le maître-nageur entraîne vers le plus grand des deux bassins, le plus profond, je vois inscrit au bord la profondeur, je l'ai maintenant oubliée mais je me souviens bien de mon effroi d'alors à remarquer que c'était bien trois ou quatre fois ma taille, et vers le bas encore, sous la surface, une sorte d'abysse, un invisible trou avec ses yeux de traître ne vous regardant jamais bien en face, quelque chose qui pourrait tout autant être sans fond que ça serait pareil, pour moi, et pour les autres du groupe dont les visages sont devenus blancs comme craie, le maître-nageur, sanglé dans son slip comme s'il allait au combat, nous détaillant à présent la suite prévue des opérations, qui n'était pas pour nous rassurer.

Pour le grand qui m'avait été octroyé, parce que c'est la première chose annoncée par le maître-nageur, qu'un Grand serait avec chacun de nous, sauterait à nos côtés, et disant cela il pointait du doigt un groupe d'élèves que de plus en plus apeuré je n'avais jusque-là pas remarqué, entassés en rang d'oignons sur les marches carrelées faisant aussi office de gradins, il m'est facile de m'en souvenir, c'était un pays, un du village, un de ceux, plus âgés, que je croisais dans les rues sans jamais oser lui parler, et qu'aurions-nous eu à nous dire alors, la différence d'âge, même minime, faisant que nous aurions tout aussi bien pu vivre dans des galaxies différentes qui soudain, là, dans les relents de chlore et le multicolore des maillots dont certains faisaient pâle figure, baillaient, s'entrecroisaient presque brutalement à la faveur des paroles du maître-nageur — le grand, le pays, je le croise encore, rarement, à la faveur des retours, au hasard des fêtes à flonsflons, des buvettes, des messes, des promenades, et je ne sais s'il se souvient de ce jour où il eut à me prendre par la main, comme le faisaient les autres grands des autres petits, pour m'accompagner, plutôt, me tirer vers le bord de la piscine, l'organisation prévue nous amenant à former une file partant juste entre deux des plongeoirs bas qui émaillent toute piscine se respectant, qui ne sont que de quelques dizaines de centimètres de hauteur, et s'étirant, la file, sur quelques mètres où se mêlaient, presque comiquement, les grands, les petits, les premiers, un rien fiers de leur responsabilité inattendue, valorisante, quoi, ils savaient nager, eux, tenant par la main les seconds dont ce contact, ce geste infantilisant s'il en est, rabougrissait encore le peu de détermination, de fierté, qu'il leur restait.

Maintenant les images s'accélèrent, le maître-nageur va se saisir d'une perche de celles entassées dans un coin et longues toutes différentes, il farfouille parmi les tubes pour finir par choisir la mère de toutes et l'on pourrait se dire qu'il va tenter de battre un record mondial de hauteur mais non, le voilà qui revient encombré de sa perche qu'il plonge dans l'eau à mesure qu'il s'en approche, se poste au bord, ses orteils crochètent le carrelage fort à-propos arrondi tout le tour du bassin, un bref hurlement jaillit de sa bouche où je distingue vaguement un c'est parti et c'est parti, la file se met à avancer couple par couple, et un petit et un Grand, chaque paire restant quelques secondes à hésiter jusqu'à ce que le Grand s'élance trainant dans l'air le petit qui souvent n'y comprend plus rien et suit par la force du Grand et celle de la gravité, on voit en entendant deux ploufs, l'eau éclabousse tout, le Grand arrive toujours premier à la surface d'ondes, le petit suit derrière, on voit dans cette écume leurs corps qui descendent, les mains sont toujours jointes, cela doit faire partie des instructions données aux Grands, surtout ne pas lâcher avant d'être très au fond, des masses de bulles remontent, le temps est suspendu, en bas les corps splittent, les mains se sont lâchées, on voit enfin revenir vers la surface les faces, leurs yeux sont grands ouverts et parfois, les bouches des petits le sont aussi sur un cri muet, les cheveux sortent de l'eau, le Grand s'en va nageant tranquille, ne prodigue aucune aide, une autre des instructions, et ce qui reste dans l'eau, c'est un petit toujours battant comme il le peut de ses mains affolées dans le rien du liquide pour y trouver un point où s'accrocher, ce sera la perche que le maître-nageur finit par tendre au moment où il sent qu'il va falloir intervenir si l'on ne veut pas finir sur une noyade, les visages sont de larmes et de rouges et d'effroi, juste le temps pour la perche d'accompagner la pathétique petite chose s'étouffant jusqu'au bord et de suite c'est la suite, au suivant dans un cri et les suivants c'est nous, le pays me regarde, je sens sa main serrée et en moi je ressens qu'il n'y plus grand chose qu'un grand creux plein de peur que l'eau bleue va remplir.

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