Onglets principaux

À le chercher, ne pas le retrouver dans mes monceaux, j'en déduis que le tout premier a disparu corps et âme, enseveli dans quelque tiroir, ne faisant qu'y passer rapidement avant de servir d'allume-feu pour la chaudière à bois, cette grosse bête nichée au fond de l'une des dépendances aux milles portes de la ferme familiale. Cette masse de métal grommelant, qu'il convenait de réveiller presque chaque matin de nos six mois d'hivers après qu'elle ait terminé en pleine nuit de dévorer les bûches enfournées en grand nombre le soir d'avant, jusqu'à ras de sa gueule, dans l'espoir vain que ça lui fasse le tour du cadran. La ruse ne marchait que rarement, insuffisante pour tenir le feu jusqu'à ce que l'aube sorte des limbes. Toutes les nuits, quasi, à quelques heures du lever du soleil, la bête avait dévoré toute sa gamelle et s'éteignait mollement, hoquetant. Puis cliquetait à mesure qu'elle se détendait, que la chaleur de son feu retombé se dissipait dans l'univers, la grange, l'immense grand rien de la nuit sans limites. Ses bruits ralentissaient. Les rougeoiements qu'on distinguait par le hublot sali de suie passaient au sombre. Elle semblait doucement redevenir ce qu'elle était, un bloc noir à gorge de fonte dont les portes ne cachaient plus grand chose de l'incendie réduit à quelques cendres à peine tièdes. Alors, toujours, dans le silence, le jour venait, et le froid était là.

... sans que personne ne prenne conscience qu'il s'agissait, là, sur le papier, de ce que l'on peut considérer comme le premier de mes textes, écrit en classe de sixième, sans que je sache ce qui en avait déclenché l'écriture même si, quand même, le thème, inspiré directement d'une série télévisée diffusée alors, une histoire d'âge de cristal, de robot androïde, pourrait laisser à penser que simplement, l'occasion, l'imitation, avaient fait le larron, ceci ne réglant pas toutefois la question du pourquoi — pourquoi, soudain, j'avais eu le besoin d'écrire, et été allé jusqu'à le faire, en parlant même à l'un de mes camarades de classe d'alors qui, des années après, quand nous terminions la dernière étape du collège, approchions des dernières semaines dont nous savions qu'ensuite, nous ne nous verrions pas, ce qui avait été le cas, définitivement, m'avait quand même demandé ce qu'il en était pour moi maintenant de l'écriture, ce à quoi je n'avais pas su répondre et à quoi je n'ai toujours nulle réponse. 

Le moment premier quand même, s'il faut poser une borne, une première pierre, s'il faut remonter à la source, à l'image des explorateurs qu'on imagine remonter les grands fleuves avec sur la tête leurs casques ridicules un peu et derrière lesquels quand même se dissimule l'horreur de la colonisation, des milliers de morts aboutissant à ce que des porteurs transportent à cru de dos ce que les hommes barbus ne voudraient jamais transporter, leurs frusques, leur mobilier, tout ce bazar qui leur permet d'être partout comme s'ils étaient dans leurs demeures bourgeoises à boire le thé dans des fauteuils de cuir profond, cette source donc, pour moi qui n'a nul porteur et c'est tant mieux, je porte tout seul mon monde, ce serait il me semble le moment où je suis entré dans une langue qui m'a fait perdre ma langue maternelle, que j'ai dû apprendre entièrement au titre de ma seule langue et à un point où elle était, déjà, cette nouvelle langue, une langue nouvelle, entendre, une langue à découvrir, un continent, ce qui me rapproche quand même des hommes taillant dans des terres inconnues, enfin, inconnues d'eux et de leurs semblables, des chemins inédits, inédits pour ce qui les concerne, eux, et leurs semblables...

J'ai voulu aussi ce mystère des maisons, des lieux, des murs entre lesquels ils, elles, eux dont je rêvais d'être, se confrontent à la langue, au silence, dans des combats sans éclats ni gloire, ni rien, des combats sans bruits, dans le silence immobile totalement de ces demeures dont j'ai une image inventée, bricolée, construite de minuscules, de parcs, de promenades au bord des fleuves larges tellement qu'on pourrait les croire océans mais plus tranquilles pourtant, des barques y flottent mollement, lorsque l'on longe un mur sans fin dans lequel parfois, et c'est une chance, une porte cadenassée laisse supposer, une trouée dans les arbres laisse entrevoir, on distingue les toits, parfois une fenêtre ouverte, quelques livres au mur, le vent qui passe aussi ne dérange jamais rien de ces maisons qui bruissent même ensuite, quand leurs occupants sont partis, morts ou enfuis ailleurs, réfugiés dans leur monde propre, bruissent donc toujours d'une tension que la visite permet de ressentir, même des siècles après, même si l'on n'a jamais rien lu de ce qui s'est écrit ici, aurait pu l'être, est resté dans ce maelström dans lequel ceux qui cherchent comme dire le monde vont fouiller chaque matin...

J'ai dévoré des yeux souvent l'écran, d'abord noir et blanc, puis passé en couleurs enfin, il en avait été question longtemps avant, autour, dans les conversations, et du fait que c'était lié aux travaux, aux ouvriers qu'on distinguait à peine depuis la cour du collège perchés là-haut sur l'antenne grise et rouge immense en haut de la colline, ce qui fait que le jour J, que m'avait annoncé la veille un ami, un pays, justement dans la même cour, lui parfaitement au fait du calendrier par un mystère inexplicable, ne me tenant plus de joie, le jour J, donc, assis devant l'écran, bouche bée face aux hommes en costumes sévères, politiques, ingénieurs en chef, je ne sais, qui allaient basculer symboliquement une manette, déclencheraient la colorisation du monde, du moins, celle de la partie que nous parvenions à en voir au travers de ces quelques centimètres carrés que faisaient les tubes cathodiques, ce jour-là, j'attendais, impatient, de voir enfin les écrivains prendre des couleurs.

Mais ma bouche resta bée, encore, après, quand les longs discours passés, le geste auguste fait, il ne se passa rien, et toujours rien malgré ma longue attente têtue, sans doute imaginais-je que ce n'était qu'une affaire de fluide à faire passer dans des tuyaux, il y avait du chemin depuis Paris, il fallait du temps pour que tout s'écoule, jusqu'à ce qu'un oncle, bricoleur, malin, plus au fait que moi et passant par là, m'expliqua que si le signal était maintenant tissé de couleur, le téléviseur, lui, n'était toujours pas en mesure de les afficher, la bascule vers l'arc-en-ciel nécessitant l'acquisition d'un modèle plus récent, ce qui n'était nullement d'actualité, la famille ayant d'autres priorités repoussant aux calendes grecques l'arrivée de ces merveilles colorées, que je vis tout de même, mais ensuite, ce qui ne m'empêcha pas, en attendant, de continuer à regarder aussi souvent que possible ces émissions du début de soirée, j'avais l'exceptionnelle autorisation de veiller un peu, où assis autour d'une table surchargée de livres dont on ne voyait rien sinon les épaisseurs impressionnantes laissant deviner les mondes qu'elles embarquaient, une multitude de femmes et d'hommes austères parlaient, sous la houlette d'un bonhomme bondissant, de leurs écrits toujours pour moi majestueux même quand jamais je n'en lirai une seule ligne.

(...) ajustées aussi, il me semblait, un peu, comme les montages métalliques que, plus tard, je tenterais de mener à bien dans l'atelier du lycée de S*** où, dans l'odeur lourde, grasse au point d'en devenir poisseuse, des lubrifiants chauffés à blanc par l'affrontement métal contre métal que nous provoquions sur les tours, les fraiseuses, nous nous échinerions, mes camarades et moi, engoncés dans nos bleus de travail immondes à la fois de ce qui y coulait quand nous n'étions pas attentifs, et parce que nous prenions grand soin de les négliger, de les oublier le samedi dans l'armoire métallique afin qu'ils échappent à la lessive hebdomadaire du retour au domicile familial...

Dans l'enveloppe revenue très vite, plus vite que d'habitude, des habitudes il y avait déjà et c'était donc un temps où les textes partaient toujours, étaient toujours refusés pareillement, par voie postale uniquement, il ne pouvait pour moi en être autrement, je n'avais pas l'heur de vivre à la capitale, d'en être même proche, de pouvoir aller déposer quelque proposition ici ou là, d'espérer croiser peut-être quelque auteur qui aurait voulu être mon mentor, cette sorte d'ami, je n'avais pas l'heur de quoi que ce soit, il n'y avait autour rien que le village ou la ville moyenne toute proche et de revues ici, pas une, et donc c'était notre facteur, ce bonhomme aux jurons en chapelets, qui se chargeait de ça, prendre les rectangles kraft et la monnaie laissée avec pour leur affranchissement, et puis s'occuper de les envoyer dans les mystères où elles devaient atteindre je ne savais qui, puis me les rapporter quelques jours ou semaines ou mois après quand elles rentraient à leur bercail et pour celle-là, il manquait l'essentiel, la lettre de l'éditeur et son refus, il manquait tout sauf ça trouvé en déchirant l'enveloppe dont je trouvais quand même qu'elle avait bien gros ventre, comprenant à l'ouvrir ce que c'était que cette bosse, et c'était donc, en mille morceaux, soigneusement déchiré, déchiqueté, mon texte proposé — rien d'autre qu'en guise de réponse, des confettis, le message était clair.

Ce qu'on raconte prend des chemins insoupçonnés. On oublie trop souvent que la vie persiste dans ses voyages même quand on ne regarde pas, jusqu'à revenir frapper à notre porte. Des années après cette confidence, quand nous terminions la dernière étape du collège, approchions des dernières semaines dont nous savions qu'ensuite, nous ne nous verrions plus, ce qui avait été le cas, définitivement, le même garçon m'avait au détour d'un couloir retenu. Passé dans d'autres classes, perdu de vue, il était toujours parmi ceux qu'on désire avoir comme ami, pour se tenir dans leur lumière. Ce qu'il voulait, c'était de savoir ce qu'il en était maintenant, pour moi, de l'écriture. Si je remplissais toujours des cahiers. Si je voulais être encore écrivain. Ce à quoi je n'avais pas su répondre. Je n'ai toujours nulle réponse.

Le reste, ce sont les alignements de machines aux corps massifs gris ou verts, leurs lampes allumées dans l'hiver faisant autant d'étoiles froides, les têtes des élèves munies de lunettes de sécurité translucide, rayées rapidement, penchées sur leur ouvrage. Ces choses qu'on ajuste. Ces pièces qu'on prépare. Les réglages infinitésimaux, d'épaisseurs, de coupes, de trajectoires. Les calculs croisés. La force des mécanismes opposés à la résistance du métal que toujours, on forçait finalement à renforts de rouages, de dents affûtées parfaitement, de duretés luttant de leurs tranchants pour que finalement sorte de tout cela la pièce voulue. Celle qu'un schéma coté avait fait exister, bien avant sa réalisation concrète, sur ces feuillets d'un papier fin envahi de nos traits normés mettant le monde en lignes, en infimes précisions.

Reste que quand même, ce lent travail de dessin de ce que vers quoi on voulait aboutir tout à la fin, cette démarche de planification, peut-être, faisaient écho avec ce que j'imaginais du travail des auteurs. Comment savoir ? Comment passer dans les coulisses ? Comment découvrir ce qui faisait naître les livres ? Tous ceux que nous pouvions voir étaient toujours terminés. Finis. Gelés dans leur gangue de papier et pour la plupart d'ailleurs, devenus des *classiques* sur lesquels nous étions invités à travailler par nos enseignants de français, une poignée échevelée dans la salle des profs. Que nous achetions, les livres, chez l'unique libraire de la petite ville, dans la rue longue. Qui prenait soin de les entasser en piles apprêtées pour la rentrée de septembre, classées selon la classe, le professeur, le lycée même puisqu'il y en avait deux. Pris solidement dans l'ambre du temps. Fixés pour toute l'éternité, sans que rien nous permette de comprendre, imaginer, ce qui s'était passé avant qu'ils nous tombent dans les mains.