Comment je n'ai pas été écrivain

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À le rechercher, ne pas le trouver, j'en déduis que le premier a disparu enseveli dans les tiroirs de la chambre du haut, ou peut-être qu'il n'a fait qu'y passer avant de servir d'allume-feu pour la chaudière à bois, celle qu'il convenait parfois de rallumer au matin lorsqu'elle avait terminé de dévorer les bûches enfournées en grand nombre le soir, le plus proche possible aussi avant le coucher, pour justement ne pas en arriver là au lever, constater dans l'appartement du premier, dès l’œil ouvert, qu'il faisait froid, enfin, anormalement, descendre, ouvrir la machine trapue, constater de visu l'extinction, avoir à construire puis enflammer le petit monticule de morceaux de cageots effilochés entassés sur un papier froissé roulé en boule, destin habituel du journal de la veille ou, donc, de quelque cahier retrouvé par hasard et qui n'avait plus grand intérêt, semblait n'en avoir eu jamais aucun d'ailleurs...

... sans que personne ne prenne conscience qu'il s'agissait, là, sur le papier, de ce que l'on peut considérer comme le premier de mes textes, écrit en classe de sixième, sans que je sache ce qui en avait déclenché l'écriture même si, quand même, le thème, inspiré directement d'une série télévisée diffusée alors, une histoire d'âge de cristal, de robot androïde, pourrait laisser à penser que simplement, l'occasion, l'imitation, avaient fait le larron, ceci ne réglant pas toutefois la question du pourquoi — pourquoi, soudain, j'avais eu le besoin d'écrire, et été allé jusqu'à le faire, en parlant même à l'un de mes camarades de classe d'alors qui, des années après, quand nous terminions la dernière étape du collège, approchions des dernières semaines dont nous savions qu'ensuite, nous ne nous verrions pas, ce qui avait été le cas, définitivement, m'avait quand même demandé ce qu'il en était pour moi maintenant de l'écriture, ce à quoi je n'avais pas su répondre et à quoi je n'ai toujours nulle réponse. 

Le moment premier quand même, s'il faut poser une borne, une première pierre, s'il faut remonter à la source, à l'image des explorateurs qu'on imagine remonter les grands fleuves avec sur la tête leurs casques ridicules un peu et derrière lesquels quand même se dissimule l'horreur de la colonisation, des milliers de morts aboutissant à ce que des porteurs transportent à cru de dos ce que les hommes barbus ne voudraient jamais transporter, leurs frusques, leur mobilier, tout ce bazar qui leur permet d'être partout comme s'ils étaient dans leurs demeures bourgeoises à boire le thé dans des fauteuils de cuir profond, cette source donc, pour moi qui n'a nul porteur et c'est tant mieux, je porte tout seul mon monde, ce serait il me semble le moment où je suis entré dans une langue qui m'a fait perdre ma langue maternelle, que j'ai dû apprendre entièrement au titre de ma seule langue et à un point où elle était, déjà, cette nouvelle langue, une langue nouvelle, entendre, une langue à découvrir, un continent, ce qui me rapproche quand même des hommes taillant dans des terres inconnues, enfin, inconnues d'eux et de leurs semblables, des chemins inédits, inédits pour ce qui les concerne, eux, et leurs semblables...

J'ai voulu aussi ce mystère des maisons, des lieux, des murs entre lesquels ils, elles, eux dont je rêvais d'être, se confrontent à la langue, au silence, dans des combats sans éclats ni gloire, ni rien, des combats sans bruits, dans le silence immobile totalement de ces demeures dont j'ai une image inventée, bricolée, construite de minuscules, de parcs, de promenades au bord des fleuves larges tellement qu'on pourrait les croire océans mais plus tranquilles pourtant, des barques y flottent mollement, lorsque l'on longe un mur sans fin dans lequel parfois, et c'est une chance, une porte cadenassée laisse supposer, une trouée dans les arbres laisse entrevoir, on distingue les toits, parfois une fenêtre ouverte, quelques livres au mur, le vent qui passe aussi ne dérange jamais rien de ces maisons qui bruissent même ensuite, quand leurs occupants sont partis, morts ou enfuis ailleurs, réfugiés dans leur monde propre, bruissent donc toujours d'une tension que la visite permet de ressentir, même des siècles après, même si l'on n'a jamais rien lu de ce qui s'est écrit ici, aurait pu l'être, est resté dans ce maelström dans lequel ceux qui cherchent comme dire le monde vont fouiller chaque matin...

J'ai dévoré des yeux souvent l'écran, d'abord noir et blanc, puis passé en couleurs enfin, il en avait été question longtemps avant, autour, dans les conversations, et du fait que c'était lié aux travaux, aux ouvriers qu'on distinguait à peine depuis la cour du collège perchés là-haut sur l'antenne grise et rouge immense en haut de la colline, ce qui fait que le jour J, que m'avait annoncé la veille un ami, un pays, justement dans la même cour, lui parfaitement au fait du calendrier par un mystère inexplicable, ne me tenant plus de joie, le jour J, donc, assis devant l'écran, bouche bée face aux hommes en costumes sévères, politiques, ingénieurs en chef, je ne sais, qui allaient basculer symboliquement une manette, déclencheraient la colorisation du monde, du moins, celle de la partie que nous parvenions à en voir au travers de ces quelques centimètres carrés que faisaient les tubes cathodiques, ce jour-là, j'attendais, impatient, de voir enfin les écrivains prendre des couleurs.

Mais ma bouche resta bée, encore, après, quand les longs discours passés, le geste auguste fait, il ne se passa rien, et toujours rien malgré ma longue attente têtue, sans doute imaginais-je que ce n'était qu'une affaire de fluide à faire passer dans des tuyaux, il y avait du chemin depuis Paris, il fallait du temps pour que tout s'écoule, jusqu'à ce qu'un oncle, bricoleur, malin, plus au fait que moi et passant par là, m'expliqua que si le signal était maintenant tissé de couleur, le téléviseur, lui, n'était toujours pas en mesure de les afficher, la bascule vers l'arc-en-ciel nécessitant l'acquisition d'un modèle plus récent, ce qui n'était nullement d'actualité, la famille ayant d'autres priorités repoussant aux calendes grecques l'arrivée de ces merveilles colorées, que je vis tout de même, mais ensuite, ce qui ne m'empêcha pas, en attendant, de continuer à regarder aussi souvent que possible ces émissions du début de soirée, j'avais l'exceptionnelle autorisation de veiller un peu, où assis autour d'une table surchargée de livres dont on ne voyait rien sinon les épaisseurs impressionnantes laissant deviner les mondes qu'elles embarquaient, une multitude de femmes et d'hommes austères parlaient, sous la houlette d'un bonhomme bondissant, de leurs écrits toujours pour moi majestueux même quand jamais je n'en lirai une seule ligne.