Comment je n'ai pas été écrivain #3

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Le moment premier quand même, s'il faut poser une borne, une première pierre, s'il faut remonter à la source, à l'image des explorateurs qu'on imagine remonter les grands fleuves avec sur la tête leurs casques ridicules un peu et derrière lesquels quand même se dissimule l'horreur de la colonisation, des milliers de morts aboutissant à ce que des porteurs transportent à cru de dos ce que les hommes barbus ne voudraient jamais transporter, leurs frusques, leur mobilier, tout ce bazar qui leur permet d'être partout comme s'ils étaient dans leurs demeures bourgeoises à boire le thé dans des fauteuils de cuir profond, cette source donc, pour moi qui n'a nul porteur et c'est tant mieux, je porte tout seul mon monde, ce serait il me semble le moment où je suis entré dans une langue qui m'a fait perdre ma langue maternelle, que j'ai dû apprendre entièrement au titre de ma seule langue et à un point où elle était, déjà, cette nouvelle langue, une langue nouvelle, entendre, une langue à découvrir, un continent, ce qui me rapproche quand même des hommes taillant dans des terres inconnues, enfin, inconnues d'eux et de leurs semblables, des chemins inédits, inédits pour ce qui les concerne, eux, et leurs semblables...