Révisions pour « Les Immortels »

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mer, 06/10/2020 - 22:32 par dbourrion
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mer, 06/10/2020 - 20:12 par dbourrion
mer, 06/10/2020 - 20:10 par dbourrion
mer, 06/10/2020 - 20:08 par dbourrion

Je sais que ce qui se passe dans ces pages ne sert pas. Je sais que cela ne change rien. Je ne sais pas faire autre chose. La langue qui arrive vient aussi quand elle le veut, et c'est toujours qu'elle vient.

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Après, juste derrière, arrivaient les sanglots. C'est notre marée qui monte. C'est aussi son ressac. Il reste de même après le sel, les traces qu'il achemine le long du sable, ce serait une peau que nul ne se dirait surpris.

Le premier, c'était le dernier de la génération d'avant, celle avec force moustaches et bretelles sur chemises blanches. Cette génération-là, vidant verre après verre dans la salle enfumée du café qui a existé, à ce que l'on m'a dit, dans la rue de derrière. Cette rue où plus personne ne passe devant la maison jadis café, maintenant habitation de bric, de broc, de passage. Des familles y habitent. Elles ne se mélangent pas. Elles ne nous croisent pas. Nous les regardons de loin poser leurs meubles. Vivre. Repartir. Parfois, les pères nous font un signe, auquel nous répondons. C'est la force de la loi. Celle de l'hospitalité qu'on doit même aux inconnus. Même aux étrangers. Même à bonne distance.

Lorsqu'ils ressortent la nuit est là. Ils avancent comme ils peuvent, dans le village passé au noir. Ils savent leurs maisons, ils savent le couloir. Ils savent l'aire devant, le fumier haut comme ça. Les poules mussées dessus. Les vaches qui dorment à gauche, les humains sur la droite. Le foin est au-dessus là où il reste de quoi. Le feu presque éteint, avec ses grands yeux rouges. La braise dans ses draps gris. Les enfants qui remuent, et sont tête-bêche par trois. Le temps dessus la table, à côté d'un broc d'eau, d'un verre abandonné. La pierre pour la vaisselle. L'armoire. Le lit où dort la femme, qui ne se tourne pas. Le sommeil comme un coup ramassé plein visage.

Reste que nous revenions. Notre chauffeur nous emmenait. Nous ne décidions rien. Le tropisme de l'eau. Celui de la cahute. La force des routines. Celles des promesses quand même, de pêches miraculeuses. Se résolvant toujours de quelques poissons gris argent. Frétillant minuscules dans l'eau d'un seau de fer blanc. Que nous retrouvions, le soir, roulés dans la farine. Dans le beurre fondu. Grillés, dans nos assiettes. Où leurs martyrs faisaient une sarabande triste. Ne nous empêchant pas de les croquer avec forces grimaces censées exprimer le délice qu'était cette dévoration. Le craquement de leurs corps rôtis dessous nos dents.

Du peu, je sais encore les vaches amenées à paître dans des prés même pas enclos. Là-haut, où sont aussi les vignes. Les enfants surveillaient. Jouaient. Dormaient à l'ombre des arbres sur le flanc pile au Sud. Parfois on retrouvait les bêtes à l'autre bout du ban. La ceinture du père servait à la fessée. Personne ne protestait. Il y avait les bêtes à traire. Il y avait l'étable à nettoyer. La paille fraîche à descendre du grenier. Le fumier à charger sur la brouette plate. À entasser sur celui de la veille. De l'avant-veille. Des jours depuis toujours.