... sans que personne ne prenne conscience qu'il s'agissait, là, sur le papier, de ce que l'on peut considérer comme le premier de mes textes, écrit en classe de sixième, sans que je sache ce qui en avait déclenché l'écriture même si, quand même, le thème, inspiré directement d'une série télévisée diffusée alors, une histoire d'âge de cristal, de robot androïde, pourrait laisser à penser que simplement, l'occasion, l'imitation, avaient fait le larron, ceci ne réglant pas toutefois la question du pourquoi — pourquoi, soudain, j'avais eu le besoin d'écrire, et été allé jusqu'à le faire, en parlant même à l'un de mes camarades de classe d'alors qui, des années après, quand nous terminions la dernière étape du collège, approchions des dernières semaines dont nous savions qu'ensuite, nous ne nous verrions pas, ce qui avait été le cas, définitivement, m'avait quand même demandé ce qu'il en était pour moi maintenant de l'écriture, ce à quoi je n'avais pas su répondre et à quoi je n'ai toujours nulle réponse. 

Le moment premier quand même, s'il faut poser une borne, une première pierre, s'il faut remonter à la source, à l'image des explorateurs qu'on imagine remonter les grands fleuves avec sur la tête leurs casques ridicules un peu et derrière lesquels quand même se dissimule l'horreur de la colonisation, des milliers de morts aboutissant à ce que des porteurs transportent à cru de dos ce que les hommes barbus ne voudraient jamais transporter, leurs frusques, leur mobilier, tout ce bazar qui leur permet d'être partout comme s'ils étaient dans leurs demeures bourgeoises à boire le thé dans des fauteuils de cuir profond, cette source donc, pour moi qui n'a nul porteur et c'est tant mieux, je porte tout seul mon monde, ce serait il me semble le moment où je suis entré dans une langue qui m'a fait perdre ma langue maternelle, que j'ai dû apprendre entièrement au titre de ma seule langue et à un point où elle était, déjà, cette nouvelle langue, une langue nouvelle, entendre, une langue à découvrir, un continent, ce qui me rapproche quand même des hommes taillant dans des terres inconnues, enfin, inconnues d'eux et de leurs semblables, des chemins inédits, inédits pour ce qui les concerne, eux, et leurs semblables...

J'ai voulu aussi ce mystère des maisons, des lieux, des murs entre lesquels ils, elles, eux dont je rêvais d'être, se confrontent à la langue, au silence, dans des combats sans éclats ni gloire, ni rien, des combats sans bruits, dans le silence immobile totalement de ces demeures dont j'ai une image inventée, bricolée, construite de minuscules, de parcs, de promenades au bord des fleuves larges tellement qu'on pourrait les croire océans mais plus tranquilles pourtant, des barques y flottent mollement, lorsque l'on longe un mur sans fin dans lequel parfois, et c'est une chance, une porte cadenassée laisse supposer, une trouée dans les arbres laisse entrevoir, on distingue les toits, parfois une fenêtre ouverte, quelques livres au mur, le vent qui passe aussi ne dérange jamais rien de ces maisons qui bruissent même ensuite, quand leurs occupants sont partis, morts ou enfuis ailleurs, réfugiés dans leur monde propre, bruissent donc toujours d'une tension que la visite permet de ressentir, même des siècles après, même si l'on n'a jamais rien lu de ce qui s'est écrit ici, aurait pu l'être, est resté dans ce maelström dans lequel ceux qui cherchent comme dire le monde vont fouiller chaque matin...

J'ai dévoré des yeux souvent l'écran, d'abord noir et blanc, puis passé en couleurs enfin, il en avait été question longtemps avant, autour, dans les conversations, et du fait que c'était lié aux travaux, aux ouvriers qu'on distinguait à peine depuis la cour du collège perchés là-haut sur l'antenne grise et rouge immense en haut de la colline, ce qui fait que le jour J, que m'avait annoncé la veille un ami, un pays, justement dans la même cour, lui parfaitement au fait du calendrier par un mystère inexplicable, ne me tenant plus de joie, le jour J, donc, assis devant l'écran, bouche bée face aux hommes en costumes sévères, politiques, ingénieurs en chef, je ne sais, qui allaient basculer symboliquement une manette, déclencheraient la colorisation du monde, du moins, celle de la partie que nous parvenions à en voir au travers de ces quelques centimètres carrés que faisaient les tubes cathodiques, ce jour-là, j'attendais, impatient, de voir enfin les écrivains prendre des couleurs.

Mais ma bouche resta bée, encore, après, quand les longs discours passés, le geste auguste fait, il ne se passa rien, et toujours rien malgré ma longue attente têtue, sans doute imaginais-je que ce n'était qu'une affaire de fluide à faire passer dans des tuyaux, il y avait du chemin depuis Paris, il fallait du temps pour que tout s'écoule, jusqu'à ce qu'un oncle, bricoleur, malin, plus au fait que moi et passant par là, m'expliqua que si le signal était maintenant tissé de couleur, le téléviseur, lui, n'était toujours pas en mesure de les afficher, la bascule vers l'arc-en-ciel nécessitant l'acquisition d'un modèle plus récent, ce qui n'était nullement d'actualité, la famille ayant d'autres priorités repoussant aux calendes grecques l'arrivée de ces merveilles colorées, que je vis tout de même, mais ensuite, ce qui ne m'empêcha pas, en attendant, de continuer à regarder aussi souvent que possible ces émissions du début de soirée, j'avais l'exceptionnelle autorisation de veiller un peu, où assis autour d'une table surchargée de livres dont on ne voyait rien sinon les épaisseurs impressionnantes laissant deviner les mondes qu'elles embarquaient, une multitude de femmes et d'hommes austères parlaient, sous la houlette d'un bonhomme bondissant, de leurs écrits toujours pour moi majestueux même quand jamais je n'en lirai une seule ligne.

(...) ajustées aussi, il me semblait, un peu, comme les montages métalliques que, plus tard, je tenterais de mener à bien dans l'atelier du lycée de S*** où, dans l'odeur lourde, grasse au point d'en devenir poisseuse, des lubrifiants chauffés à blanc par l'affrontement métal contre métal que nous provoquions sur les tours, les fraiseuses, nous nous échinerions, mes camarades et moi, engoncés dans nos bleus de travail immondes à la fois de ce qui y coulait quand nous n'étions pas attentifs, et parce que nous prenions grand soin de les négliger, de les oublier le samedi dans l'armoire métallique afin qu'ils échappent à la lessive hebdomadaire du retour au domicile familial...

Dans l'enveloppe revenue très vite, plus vite que d'habitude, des habitudes il y avait déjà et c'était donc un temps où les textes partaient toujours, étaient toujours refusés pareillement, par voie postale uniquement, il ne pouvait pour moi en être autrement, je n'avais pas l'heur de vivre à la capitale, d'en être même proche, de pouvoir aller déposer quelque proposition ici ou là, d'espérer croiser peut-être quelque auteur qui aurait voulu être mon mentor, cette sorte d'ami, je n'avais pas l'heur de quoi que ce soit, il n'y avait autour rien que le village ou la ville moyenne toute proche et de revues ici, pas une, et donc c'était notre facteur, ce bonhomme aux jurons en chapelets, qui se chargeait de ça, prendre les rectangles kraft et la monnaie laissée avec pour leur affranchissement, et puis s'occuper de les envoyer dans les mystères où elles devaient atteindre je ne savais qui, puis me les rapporter quelques jours ou semaines ou mois après quand elles rentraient à leur bercail et pour celle-là, il manquait l'essentiel, la lettre de l'éditeur et son refus, il manquait tout sauf ça trouvé en déchirant l'enveloppe dont je trouvais quand même qu'elle avait bien gros ventre, comprenant à l'ouvrir ce que c'était que cette bosse, et c'était donc, en mille morceaux, soigneusement déchiré, déchiqueté, mon texte proposé — rien d'autre qu'en guise de réponse, des confettis, le message était clair.

Ce qu'on raconte prend des chemins insoupçonnés. On oublie trop souvent que la vie persiste dans ses voyages même quand on ne regarde pas, jusqu'à revenir frapper à notre porte. Des années après cette confidence, quand nous terminions la dernière étape du collège, approchions des dernières semaines dont nous savions qu'ensuite, nous ne nous verrions plus, ce qui avait été le cas, définitivement, le même garçon m'avait au détour d'un couloir retenu. Passé dans d'autres classes, perdu de vue, il était toujours parmi ceux qu'on désire avoir comme ami, pour se tenir dans leur lumière. Ce qu'il voulait, c'était de savoir ce qu'il en était maintenant, pour moi, de l'écriture. Si je remplissais toujours des cahiers. Si je voulais être encore écrivain. Ce à quoi je n'avais pas su répondre. Je n'ai toujours nulle réponse.

Le reste, ce sont les alignements de machines aux corps massifs gris ou verts, leurs lampes allumées dans l'hiver faisant autant d'étoiles froides, les têtes des élèves munies de lunettes de sécurité translucide, rayées rapidement, penchées sur leur ouvrage. Ces choses qu'on ajuste. Ces pièces qu'on prépare. Les réglages infinitésimaux, d'épaisseurs, de coupes, de trajectoires. Les calculs croisés. La force des mécanismes opposés à la résistance du métal que toujours, on forçait finalement à renforts de rouages, de dents affûtées parfaitement, de duretés luttant de leurs tranchants pour que finalement sorte de tout cela la pièce voulue. Celle qu'un schéma coté avait fait exister, bien avant sa réalisation concrète, sur ces feuillets d'un papier fin envahi de nos traits normés mettant le monde en lignes, en infimes précisions.

Reste que quand même, ce lent travail de dessin de ce que vers quoi on voulait aboutir tout à la fin, cette démarche de planification, peut-être, faisaient écho avec ce que j'imaginais du travail des auteurs. Comment savoir ? Comment passer dans les coulisses ? Comment découvrir ce qui faisait naître les livres ? Tous ceux que nous pouvions voir étaient toujours terminés. Finis. Gelés dans leur gangue de papier et pour la plupart d'ailleurs, devenus des *classiques* sur lesquels nous étions invités à travailler par nos enseignants de français, une poignée échevelée dans la salle des profs. Que nous achetions, les livres, chez l'unique libraire de la petite ville, dans la rue longue. Qui prenait soin de les entasser en piles apprêtées pour la rentrée de septembre, classées selon la classe, le professeur, le lycée même puisqu'il y en avait deux. Pris solidement dans l'ambre du temps. Fixés pour toute l'éternité, sans que rien nous permette de comprendre, imaginer, ce qui s'était passé avant qu'ils nous tombent dans les mains.

Le plus souvent, quand même, c'était une maison. À détailler chaque centimètre-carré du cliché pris, je me promenais. Les voix autour récriminant du fait du retard chronique du médecin s'éloignaient lentement, se perdaient dans une distance, un flou précautionneux. J'étais entré. Je parcourais les pièces aux plafonds hauts, les couloirs silencieux, le salon à la table basse surchargée de livres dont les dos maintenant brisés attestaient de ce qu'ils étaient pour une part dans ceux qui étaient nés ici. Je poussais doucement la porte du bureau, je touchais mais à peine les feuillets laissés ainsi endormis le temps de l'interview, je tentais sans succès de lire les ratures, les corrections, les notes griffonnées dans la marge. La machine à écrire semblait attendre. L'encre dans son flacon était une mer tenue serrée. Je n'allais jamais aux étages, les chambres y étaient, on n'entre pas là-bas sauf à y être vraiment invité.

Parfois, il y avait un jardin. La brassée des grands arbres, dont le dessin courait jusqu'au bout du regard, se heurtait à des murs de pierres sèches. Des murs de rêves et de surprises. Des murs sans fin, à peine fendus de portes en bois cadenassées qui laissent supposer. De ceux que seuls les enfants osent gravir pour voir ce qu'ils dissimulent de légendes ou juste, de calme vert. De fenêtres ouvertes où des rideaux bruissent patiemment. De chaises en fer forgé laissées dehors sous le bousculement des vents que pousse l'automne avec la nostalgie qu'il peut avoir parfois. De minuscules. Une fois ou deux ou peut-être plus, on croise un fleuve tout proche, large tellement qu'il fait presque candidature d'océan. 

Je sais qu'une porte était restée ouverte. Je sais que nous l'avions poussée doucement. Elle s'était effacée sans faire de bruit, dans une sorte d'invitation impossible à refuser. Évidemment, nous étions entrés derechef. Du verre crissait dessous nos pieds. Des murs coulaient des sortes de murmures. Quand l'un de nous avait osé crier, des pièces voisines étaient accourus des échos. Nos cris ensuite avaient empli tout l'espace mort, rebondissant de chaque paroi vers l'autre. Sans fin. Derrière les baies, on voyait toute la vallée, presque le bout du monde. Une ligne bleue. Et puis un bruit venu d'on ne savait où, une illusion sans doute, nous avait vu détaler comme lapins. Dans la descente, en pleine fuite pleutre et prudente, sur nos vélos tous affolés, nous roulions les jambes écartées larges, sans plus de freins. L'un de nous avait raté le virage traître, s'était fourvoyé au fossé dans un hurlement très joyeux. N'en avait tiré aucune bosse. Pas une égratignure. La chance des enfants.

D'une, j'ai vu la petite cuisine sur l'arrière abouchée au jardin, j'y ai bu un vin dense et charnel, mangé je ne sais plus quoi dans la chaleur d'une petite assemblée, une dévoration. D'elle encore, j'ai pu parcourir l'étage aménagé en studios clairs pour écrire, le salon qui n'avait même pas bougé avec son gros fauteuil usé, la salle à manger devenue pièce de réunion. Où j'ai pris froid, d'ailleurs, parce que la porte-fenêtre à laquelle je tournais le dos laissait entrer les courants d'air coulis venus du fleuve glissant au bas de la terrasse. Rampants comme l'automne élargi de partout à présent dehors. Là-bas, pendant que l'on lisait, mon dos lentement se verrouillait. Au soir, il était devenu une seule pièce de métal où il se peut que l'ancien habitant des lieux, fantôme, avait posé quelques soudures. On ne se méfie pas assez des morts. Des écrivains. De leurs maisons puisque dans celle-là, j'ai vu que les murs bougeaient de quelque chose enfui. Et j'ai compris ce que l'on doit aux lieux.

Qui descendent depuis leurs puits de mine. Et taraudent tout le sol presque comme s'ils en rongeaient les essentiels. Jusqu'à ce que, dans certains coins, s'effondre des pans entiers dans lesquels tombent parfois, rarement, des maisons presque entières, des rues. Des morceaux de village. Des vies dont il ne restait que lambeaux de papiers peints déchirés en travers. Posters pendants. Un porte-manteau. Quelques jouets jaune plastique oubliés dans la ruée pour sortir de la pièce. De la maison qui s'était prise à pencher en pleine journée. Grognant. Ne laissant à leurs mères que quelques courtes secondes pour attraper les plus petits dessous leurs bras avant de s'enfuir à toutes jambes dans le bruit sourd des craquements du béton. Des poutres de la charpente malmenée. Des tuiles qui s'écroulent sur le toboggan que leur font leurs sœurs dessous ébahies du chambardement. Des failles venant dans l'immuable terre.

Avec ces maisons je me rêvais une solitude aussi. Exact contraire de nos vies partagées ici, dans la vallée, dans le vieux corps de ferme, les chambres, autour de la table. Dans les ruelles du village. Dans les vergers, les champs, l'église, les écoles, le collège. Dans l'autobus du matin, et celui identique du soir, où il s'agissait d'être aux bonnes places. Dans le cimetière toujours hanté de visiteurs, des visiteuses plutôt, soignant leurs tombes. Celles de leurs morts entassés là par couches successives, générationnelles, où les plus récents écrasaient les plus anciens. Souvent déjà fondus. Avalés. Devenus poussières, squelettes, os en désordre entassés dans des lambeaux de tissus qui avaient été le plus beau costume, la plus belle robe. De ces atours ne sortant des armoires que pour les grandes occasions, se marier généralement, et puis bien entendu, mourir. Être enterré dessous la terre, dessus les autres qu'on poussait pour se faire une place. Au milieu des alignements de pierres tombales presque toutes rongées par le temps ou la pluie. Ou juste le vent, qui avait tout le temps.

D'abord à la main dans d'infects cahiers au papier gris issu d'un recyclage pas encore devenu tendance, et que nous achetions sur les étals de bric, de broc, sur le marché de M* le mercredi juste avant la rentrée des classes en paquets de dix, emballés dans un plastique fragile, évanescent. Rentrée des classes que l'on voyait arriver depuis des jours comme une menace fantôme, une ombre à l'horizon. Et qui soudain, par cet achat, devenait tangible, visible, incontournable. Ainsi que l'aurait été une vague gigantesque d'abord pressentie à quelques minuscules signaux presque indicibles avant de devenir un mur arrivant loin et puis d'un seul coup très proche. Immense. Fermant toute la vue. Devenant un immeuble qui vous viendrait dessus. Devant lequel il ne sert plus à rien de se mettre à courir. Et puis pour aller où ?

Puis arriva une machine à écrire thermique, c'était une révolution, du moins, le catalogue la vendait comme telle. Ne produisant quasi nul bruit, imprimant les merveilles que je m'imaginais produire dans une sorte de feulement léger, sensuel. Sur un papier très spécifique dont le prix était fou, du moins dans mon regard d'alors, où je pensais comme seuls le font les pauvres gens, en comptant chaque sou. Chaque centime. Dans des calculs permanents dont ils ne peuvent se défaire, réflexes qu'ils sont devenus. Et je le fais toujours, penser ainsi, puisqu'on ne peut jamais totalement se défaire de cette manière-là de vivre un monde dont la première limite est celle de son porte-monnaie vide.

Un papier spécifique donc, dont l'une des faces réagissait à la chaleur dégagée par une tête l'effleurant et y laissant, brûlée et noire, très, la phrase préalablement préparée, pesée, mesurée à l'aune du génie que je me supposais, sur un minuscule d'écran LCD d'une seule ligne. L'opération, quelque peu laborieuse, permettant malgré tout de gagner du temps, de s'éviter les reprises, les corrections au typex. Le bruit infernal aussi des touches enfoncées, mécaniques, de machines que j'avais testées ici ou là. Faisant jaillir du ventre de la bête lourde comme un âne, survoltés, des bras fragiles au bout desquels les formes des caractères tenaient en creux presque brutaux. Disposés à frapper au plus fort possible, boxeurs teigneux qu'ils savaient être, le ruban encré derrière lequel une feuille encaissait des coups déposant sur sa pulpe leurs poings sans pitié aucune, et quasiment traversants.

Certes, j'aurais pu partir me cacher dans quelque grange, au fond des bois. Dans l'une des chambres de la ferme, voire sous un lit. J'aurais pu prétexter une promenade, un animal enfui à rechercher, ou rien, juste partir. Mais ce n'était guère efficace. Aucune cachette ne suffisait. Aucun bosquet, aucune meule de foin. Puisqu'on finissait toujours par me retrouver, me déranger. Un frère, une sœur, pour quelque jeu. Un tout petit enfant cherchant quelqu'un à ennuyer, ou bien tombant, qu'il était de bon ton de relever puis consoler. Un oncle, un père, parce qu'il fallait aider à quelque tâche ou juste, parce qu'on ne pouvait pas rester ainsi à ne rien faire, pas en ces lieux. Pas dans le lit de la vallée. Puisque l'oisiveté, du moins ce qu'ils pensaient pour en être, était mère de tout vice, comme le répétait le curé du haut de sa chaire lustrée, parfaitement cirée par les bigotes trouvant là matière à prendre leur place au Paradis. Curé dont les paroles avaient force de Loi puisqu'au travers de sa bouche c'était l'Éternel parlant. C'était l'Éternel nous voyant, et me voyant surtout, écrire, et donc ne rien faire dans la logique de la vallée. Ce qui fait que le père, ou l'oncle me trouvant penché sur un triste cahier, un calepin, n'avait de cesse de me relever, de me mettre à quelque tâche essentielle soudain. Comme arracher des mauvaises herbes. Ranger du bois. Bêcher dans le jardin quelque carré abandonné depuis longtemps, entendre, la dernière saison. Butter les pommes de terre dont les rangs s'étalaient au droit des pentes, dont je me souviens d'avoir maudit chaque centimètre mille fois au moins. Dans la rage qui me prenait à être ancré de force ainsi dans un lieu que je ne pouvais fuir.