Tout commence par une photographie. Toutes les histoires commencent toujours par une photographie quand bien même elles commencent d'une autre manière. Ce pourrait être un vieux cliché retrouvé dans la poche d'une veste oubliée au grenier. Ou un carré froissé tombé au caniveau et que quelqu'un ramasse, déplie, comme l'eau de pluie le pousse doucement vers personne ne sait où, un mystère d'égouts. Ce pourrait être l'un des ces rectangles qu'on feuillette sans vraiment les sortir complètement de leur pochette de papier légèrement allongée, plastifiée repliée, beaucoup, tellement qu'au pli on voir venir un peu de blanc. Ou un Polaroid dont les couleurs virent lentement et forcent vers l'orange, le jaune, un rouge laiteux, noyant le moment attrapé dans un halo qui est la marque indéniable du temps. 

Ce pourrait être un cadre, en bois, accroché sur le mur de la salle à manger, surplombant une longue table d'où le regardent, parfois, quand le repas dure trop, des enfants impatients ne reconnaissant pas le visage là-haut posé. Encombré de sa moustache lasse, de l'uniforme rude dont le col scie le cou quand ce sera, plus tard, un éclat d'obus métal noir venant sans crier gare faire le travail. Ou le même cadre quasiment, sur lequel on distingue un couple endimanché, sans doute se mariant, gisant parmi d'autres images pareillement tenues d'encadrements divers, rangées debout dans un carton obèse dans quelque brocante de village. On s'y marche sur les pieds. On s'y donne du coude. Parfois, un enfant est perdu, qu'on retrouve sur le stand de crêpes, s'y goinfrant tant qu'il peut le faire dans l'attente des parents. Des chiens jappent et se plaignent des humains bousculant. Leurs laisses les étranglent à force de jambes. Les gendarmes nonchalants garent ce qu'ils peuvent.

Ce pourrait être, aussi, un carré d'à peine trois centimètres de côté logé dans un repli du portefeuille, dans la doublure du képi du temps où ils portaient képis, dans la reliure d'un livre rangé avec les autres, comme les autres, pour ne pas qu'on distingue quoi que ce soit dans une bibliothèque hirsute. Personne ne soupçonne la cachette. Personne d'ailleurs ne la trouvera jamais. Personne ne lit plus maintenant dans cette maison. Les livres sont seulement là pour faire poids. Présence. Sérieux. Et malgré ça, quelqu'un, celui, ou celle, qui a laissé ici cette toute petite image, y pense chaque jour. Y pense toutes ces années. Va même, parfois, rarement, lorsque l'occasion se présente, y regarder pour voir si le visage sur le papier mis à l'abri est toujours le même. Et c'est toujours le même, à croire que c'est un bateau mis à l'ancre.

Y pense toutes ces années, encore loin, toujours, à l'autre bout du monde, là où la vie l'emporte. Entre les tours sans nulle limite des villes qui, sur chaque continent, sont devenues les mêmes. Dans les rues que rabotent des blizzards sans âme, ou bien des vents tellement chauds qu'on pense perdre sa peau à force de cette haleine venue en droite ligne des enfers. Une mousson giflant sans discontinuer tous les piétons perdus qu'elle croise. Sur les trottoirs dégueulant l'eau de toutes parts. Sur les parkings. Sur les voies submergées des autoroutes dont les écoulements n'en peuvent plus. Dessus des terrains vagues parsemés d'herbes mauvaises, de carcasses dont personne ne peut plus dire ce qu'elles étaient, en quelle année, pourquoi, et où. 

Le corps sera rapatrié comme la chose morte qu'il est devenu, dans une soute de bagages. On l'y glissera tout à la fin, tel un vulgaire paquet, dans un compartiment dédié, tout de même. Un passager collé à son hublot assistera peut-être à la manoeuvre, l'objet oblong succédant aux valises quelques minutes avant que la masse incroyable de l'avion s'arrache. Spectateur des gestes que font les hommes en jaune sur le tarmac pour se parler, il en verra son vol gâché, pensant pendant les douze, les quatorze heures de vol, là-haut, dans les silences des nuages, au mort couché juste dessous ses pieds. Et nul verre de vin, aucune collation, pas la musique ni un vieux film choisis sur l'écran bleu devenu son horizon, n'y pourront rien.