Révision de Les journaux du virus du sam, 03/14/2020 - 18:35

J'entends des voix mais ce ne sont plus les miennes. Un homme pleurait hier dans la rue en une solitude sans fin quand j'ai pressé le pas. Des maisons alentours je vois les ombres à l'intérieur comme les rideaux fermés.

 

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À nous croiser nous marquons des écarts. Il n'y a plus de lumière dans nos sourires, nos bouches dangereuses. Nos enfants sont devenus une menace certaine. Dans les parcs de la ville dorment les plus à même. Personne n'écoute les hommes-troncs sur les écrans, même si j'essaie encore.

Des rumeurs toisant l'air parlent de villes abandonnées. Nos vides sont devenus nos vies. Ce n'est pas une file d'attente, c'est un anniversaire. Le soleil ras nous toise chaque matin. Maintenant que plus personne n'y marche, nous trouvons beau le visage du bitume.

Nous relisons des livres aux pages sales. Leurs chemins ne mènent nulle part. Chaque soir les réverbères s'éteignent avec le souffle court. C'est un décompte sans fin. La pandémie c'est toi. Ceux qui le peuvent prient.

Un chevreuil glisse sans personne pour le voir. Ne vous approchez pas de moi. Les boulangers posent leur pain à même le sol au-devant des boutiques. De mon balcon je savoure mon vide. Partout bruissent les réseaux qui nous tiennent ensemble.

Nous gardons une distance nécessaire. La promenade dure le temps d'une seule foulée. Mon coucher de soleil a des lèvres salées. Là-bas on tire à vue sur les malades. Il nous reste le souvenir des jours d'après. Pour qui sonne donc le glas ?

Qui parle que nous n'entendons pas ? La limite est partout. Il se creuse entre nous quelque chose qui n'a nul nom. Je sais des morts toujours vivants. C'est un ravage, n'avancez pas.

Des corps maintenant inutiles, et toi. Un ballon rouge sur le trottoir. D'ici tout semble serein quand c'est un cimetière. Dernière sommation ! Dernière sommation ! Nous comptons chaque jour comme le premier. Ces camions pleins de morts qu'on brûle dans de grands feux.

Seul le printemps, en oiseau malicieux. À l'horizon il n'y a plus que l'horizon. Par mes yeux, par ma bouche, par mes mains déjà lasses. Ta floraison tardive entre les rayons vides. Ceux qui se battent n'ont plus aucun visage.

J'entends des voix et maintenant la mienne. Le tir à vue nous suffira. Cette insensible fatigue. Personne pour penser l'infini. Il reste une bicyclette salie au milieu de la rue. S'il reste quelque chose de toi ce sera quoi ?

Il y a ces maisons vides dont les portes battent. Tu as le regard d'une avenue abandonnée. Je n'ai pas vu âme qui vive cette semaine. Le vent pourrait nous tuer. D'aussi loin que porte mon regard, la terre est verte maintenant.

Où pouvons-nous nous réfugier sinon en pleine mer ? Des silences s'insinuent. Une peur rêche de rocher. Ce pourrait être une agonie. C'est un fond de placard. La plus grande distance, celle de prudence.

Personne ici ne peut croire au miracle. Surveillez les constantes. Ce qu'on ne montre pas laisse supposer. Combien de temps à vivre sans vie ?

Une fourmi errant. Je ne te comprends pas. Cet hôpital est infesté. Il reste des fleurs partout — des chants d'oiseaux, un Requiem, et les bourgeons en rage.

Nous sommes des courbes statistiques. Ce vide grand comme une ville. Lui depuis son balcon large d'un coude, nous sur les toits, dans le bleu d'un ciel soulagé.

J'ai rêvé d'une île sans bords. Dessine-moi un chemin creux. Le goudron n'a plus d'âme. À distance suffisante, à distance suffisante, à distance suffisante.

Ils partent par trains entiers pour arriver au même. Cette fatigue aux serres sans pitié. Laissez passer cette lumière en vous. Une brassée d'étoiles dessous le sol.

C'est un très vieil ami dans sa cuisine chantant notre envie d'un ailleurs. Nous enterrons nos morts en une forme d'absence. Peut-être que ce ne sera pas toi. Je ne quitte plus mon masque.

L'ennemi est dedans. Les pavés retrouvent souffle. La nuit, des animaux viennent chaparder la nuit. Je cherche un masque, comme toi. Bientôt le vent aussi, pour charrier des cadavres.

Des trampolines fendus par la tempête. Ta voix a tellement changé. C'est donc une ville habitée de pleines herbes. Les machines poursuivent leur tâche, pour la loi du marché. Il y a avait ces fleurs — elles sont toujours mais tu ne peux plus les voir.

Mes paroles sans rivière, tu les porteras ailleurs. Je sens un printemps arriver. Plus personne n'entend rien. De hier, nous ne voulons plus. La pluie lessive les avenues lacérées.

Le décompte continue. La grande baratte des morts. La machine respire pour lui. Je crois que c'est ta dernière page. Ta toux sèche de verre. Tes ultimes forces. Tes derniers souvenirs.

Le dernier paquet de farine. Le dernier paquet de pâtes sèches. Jetez vos gants au moment de sortir. L'ombre d'un ciment. Son regard triste. Je ne sais pas te retrouver derrière ton masque.

Nous sommes la relève. J'ai la migraine depuis trois semaines. Nous faisons corps par lambeaux. Cette dévoration a nom de code. Plus un avion dans le ciel creux. Plus un nuage non plus. Tes cendres.

Une courbe de tableur pour horizon. Sur les sentiers je ferai demi-tour. Après-demain s'il y a encore quelqu'un. Dessous ton masque, personne ne t'entendra hurler. Une sirène chante dans le lointain — c'est la voix de la mort.

Est-ce que vous m'entendez dans cette immobile distance ? C'est un grand vide — j'en sais tous les recoins. On parle de camions salués par une foule invisible. Un bateau entre dans le port, nul marin sur son pont.

Je compte les mésanges. C'était hier ou bien le jour d'avant ou peut-être demain. Quelle sorte d'été, alors ? De l'autre côté de cette haie viennent des inconnus. Ce qui craque dans le silence, ce sont mes os, ma dentelle de tendons.

Un ruminement de cimetière. La promenade des aubépines. Ce qu'il reste d'oublis. Je ne vois rien de toi. Nous sommes chaque jour moins nombreux. Ce ne sont pas des enfants, ce sont nos ombres portées.

D'aucuns oublient, certains demeurent droits comme des arbres. Un jour bleu avec toi. Je veux sortir de cette file. Qui compte les étoiles ? Que reste-t-il du pain, du vin, de ce frisson d'olives ?

Les chevaux ne passent plus. Nous cherchons notre second souffle. S'il y a un enterrement, ce sera bref, une pluie d'été. La récolte arrive dans un mois. Je me souviens d'avant et de maintenant.

Il nous reste cette lumière pour entrer dans la nuit. Nos visages muselés. Nos fleurs insouciantes. Je brûle de ne pas respirer. Une litanie presque infinie.

Tu es poussière maintenant. Ce vert si loin que le regard court. Une colonne noire de fourmis. Nos ordures et nos corps gonflés de drogues. Ne laissez pas vos cadavres dans le couloir. Nous cherchons une fosse commune.

Hésitants au seuil de l'orée. Ces légumes oubliés sont nos seules semailles. Il semble que la courbe stagne. Ce n'est pas un cauchemar, c'est le rêve d'un autre. Des promeneurs dans le sentier du creux.

Rendez-vous cet été, quelque part dans le loin. Des cloches sonnent leur tocsin. Un cantique de mésanges. Une pervenche presque ivre. Un cerisier blanchi. Une ville sans habitants. Je lave ton corps las.

La timide oraison de l'aube. C'est une bataille mais pas la guerre. Il y a ces fruits que personne ne ramasse. Deux colombes sur le toit. Le printemps sans arrêt. Dans les replis se cachent des ombres mystérieuses.

Iris dans leur semi-sommeil, patients. Enterrez-moi dans le soleil. L’incendie fou des ondes. Ce qui bruisse, c'est toi. Je vous imagine vivants. Sur la route vide, nulle silhouette, les revenants et les errants.

Les draps du rien. Le vent. Il reste quelques plants de tomates. Fuyez loin de ce vide. Je suis mort de vivre. Autour, j'ai exploré chacun des mille mètres, et j'en sais les cailloux.

Lorsque le soleil tourne il me retrouve à la même place. Te souviens-tu de mon dernier repas ? C'est l'effacement de tout, le regard patient des mésanges. Un défilé de nuages rauques.

Le Requiem des fous. Un crissement de plage. La neige à l'horizon. Le dernier arbre coupé. Il faudra vous tester. J'imagine des couloirs sereins parce que très vides. Dehors il y a le vaste. Une armée d'ombres vieilles.

Un chanteur silencieux. Ceci n'est pas un masque, c'est mon visage fondu. Enterrez vos secrets avec vos provisions. Le dernier pot de confiture. La langueur du miel. Plus de bourgeons que nous n'en compterons jamais.

Les insectes pressés. Une pie. Deux geais. Je cherche le rouge-gorge. Ce grognement venu d'ailleurs, c'est une tondeuse échevelée. Dessous les eaux les hommes veillent. D'autres débattent de riens. La liberté de mourir étouffé.

Un équilibre d'os. La rage sereine des sous-bois. Si tu suis ce chemin, tu arriveras au grand silence. Je crois qu'un cerisier se cache au ventre de la haie. Confinés éternels. Jusqu'à l'automne peut-être. Ce que tu vois là-bas c'est un château abandonné, une vieille femme y vit.

Les premières graines germent. Je cherche une arme de poing. Des ravageurs prennent les villes. Sur ma bouche mon tissu. Il y a au sol détrempé des traces de pas. L'averse hache nos toits. Une colombe en promenade.

Parfois des pérégrins dont les prières font voie. La rivière insolente. Une crue essentielle. Ne longez pas le temps, nous y sommes passés. Je reviens de l'écluse, des bateaux s'y entassent. Ce bruit toujours, c'est l'ombre.

Le monde tient dans mes mains. Mille feuilles dans le ciel bleu. La fouille rapide du merle. Il nous reste des chansons. Ce n'est pas solitude, c'est seulement mon sang.

Nous piégeons l'infini. Voilà les toutes dernières semences. Des miettes pour les oiseaux. Il y avait des abeilles effarouchées. Une tarte sur l'appui d'une fenêtre. Le cliquetis du moteur refroidissant. Le four grommelant.

De morts il n'y a plus qu'on puisse voir. Nos deuils à même nos poches. Des herbes folles. Je ne sais même pas qui vous étiez. Portez vos gants même pour dormir. Nous récoltons ces hardes pour ceux qui n'ont plus rien.

Un temps immaculé. Des villes dont j'oublie les carrefours. Vous êtes vivant mais votre corps est champ de ruines. Depuis hier, le feulement des camions sur la route. Une terre retournée. La faim. La faim. La faim.

Apprenez à compter. Les heures, les jours, les mois, vos doigts. Les linceuls ne manquent pas. Corps tels nasses — leurs nœuds. Ces gens qui attendent n'attendent rien.

Dans les étoiles un train d'étoiles. Voici ses vêtements. Une mésange attablée. Ses cendres dans la brise. Nous mangeons à distance des fruits imaginaires. Je compte les gouttes. La haie comme un rempart. De l'ail à tête de velours.

Encore le même jour. Une voiture inconnue garée dedans la rue. Quelle est la bonne distance ? Les écureuils ont disparu. L'orage furtif. La première levée. Des enveloppes vides.

Nos livres inutiles. J'entends les cris dans la cour de l'école. Un long dimanche de plusieurs mois. Ce premier pas est le suivant. La danse des roseaux. Le chèvrefeuille. La route est molle. Le reste du monde m'est toujours plus étrange.

Ce que tu distingues là est une silhouette vierge. Je n'écoute rien de ton discours usé. Les files sont interdites dans cette rue. Dans le panier des fraises. Nous faisons des feux froids. Il y a eu un départ de la gare hier. J'imagine toute la nuit des vides faramineux.

Un repas sans dessert. Des survivants. Je suis revenu d'entre les morts mais je suis mort. Le dernier livre dans le monde immobile. Ce n'est pas une apocalypse, c'est un orage mystérieux. J'ai lu chaque jour depuis toujours.

Le craquement du monde. Nous ignorions son nom. Dans le jardin une flambée à claire fumée. La mémoire des abeilles. Un rêve de chemin creux. Mes pieds nus dans la boue. La mémoire et la mer.

Il faut aller plus loin pour retrouver une vie. L'humus des souvenirs. Une bataille de lierre. Nous revenons mais n'allons nulle part. Je crois qu'une fleur nous vient. J'ai quelques graines encore. Un dernier verre. La liane des rosiers.

Des animaux considérables. Une forêt sans bagage. Je croise des inconnus. S'il reste quelqu'un ce sera toi. Chaque branche pour nous tenir. Le ravage des tomates. Un carré de terre grand comme moi. De l'autre côté de la rivière sonnent mes heures.

Ce pourrait devenir le printemps. L'hiver. Quelques sillons à reconnaître. Parfois la présence du sous-bois. Pas une pierre tombale, mais des nuages. Une vie entière dans une poche. Nous plions le tissu des lèvres. Un blé très doux.

Pourquoi hier déjà au carrefour ? Respirez calmement. Il faut que quelqu'un tienne nos mains. Des enfants jouent au milieu de nos routes. Trois fois un tir dans l'aube. Quelque part une proie. Des cailloux dans nos paumes pour rassurer.

Ouvrir les fenêtres. Des rideaux endormis. Cette dernière parole. Un premier coquelicot. La flambée dans l'allée. Je ne souhaite pas sortir.