Révisions pour « La dispense »

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jeu, 08/09/2018 - 21:39 par dbourrion
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ven, 08/03/2018 - 16:25 par dbourrion
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ven, 08/03/2018 - 08:53 par dbourrion
ven, 08/03/2018 - 08:53 par dbourrion

Aussi je vois minuscules vu d'ici, depuis mes cinq mètres, des visages tournés vers moi, ils sont des ronds mais pas dans l'eau, je ne distingue que leurs yeux et puis leurs bouches ouvertes tout autour du rectangle blanc et bleu alignées presque en rang, des bouches ouvertes hurlant encouragements et moqueries et vannes qui mélangent les deux, parfois aussi il y a des bras en haie d'honneur et même plus bas encore tassés de par la perspective des orteils crispés au rebord du carrelage, les maillots de toutes les couleurs forment un arc-en-ciel écrasé mouvant, plus loin aussi il y a d'autres groupes sur l'autre côté du grand rectangle mais ce sont d'autres classes, des inconnus ainsi, des garçons seulement puisque le lycée est technique et n'accueille quasiment que ce sexe-là même si parfois on croise quelques rares filles et là il y en a deux ou trois parmi la masse des visages mais pas dans ce groupe-là, dans l'autre, de l'autre côté de l'eau, de la piscine, regardant maintenant ce qui peut justifier ce bruit énorme augmenté encore de la réverbération sur les grandes baies vitrées que nous faisons, enfin, les gars d'en bas parce que pour le moment, et cela va durer, je ne pipe pas mot, j'attends, j'écoute montant à moi la voix grave de l'enseignant portant plus que les autres et qui entreprend de me convaincre de me jeter dans cet espace immensément vertical où rien ne peut soutenir la chute des corps sinon un air saturé chlore dont je devine qu'il ne suffira pas à me faire voler malgré sans doute les gestes réflexes de mes bras qui ne manqueraient pas de se déclencher en cas de saut, lequel saut, à cette heure, n'est pas parti pour se réaliser bien que le prof a commencé doucement à hausser le ton, le regard qu'il vient de jeter sur la grosse horloge suspendue au mur lui indiquant qu'on perd du temps, ce qu'il n'a pas, les autres attendent derrière moi. 

Et puis quelqu'un en bas dedans la masse refroidissant commence à chuchoter mon nom, une scansion, son voisin s'y met aussi et puis les autres de même doucement, alors enfle une rumeur se voulant amicale mais qui s'enveloppant dans ses propres échos finit par devenir une sorte de brouhaha terrible, une pression sonore qui pourrait presque me pousser au dos, me faire enfin sauter, je dirais bien plutôt tomber, maintenant c'est effrayant, j'en ai la chair de poule là-haut, un vertige intérieur qui conjugué avec celui dehors repousse d'autant le moment du plongeon, tout cela dure longtemps, tout cela ne dure pas même cinq minutes, voilà que l'enseignant fait taire tout le monde d'un seul vos gueules les mouettes tonitruant — privilège des classes de mecs que ce langage sans détours — sa voix revient à la normale et annonce l'ultimatum tu sautes ou c'est zéro, je n'en suis plus à ça, cette année-là je planterai mon bac dans les grandes largeurs, je recule donc doucement sur la planche traîtresse, derrière déjà un autre est là qui me contourne puis plonge sans barguigner, j'entends son corps entrant parfait dans l'eau, au loin dehors je vois dans l'herbe rase tout autour du cube de verre que fait cette piscine des ombres blanches dansantes, légèrement narquoises je crois, ce sont les reflets clairs des ondes de l'eau répercutées par le plafond, en descendant l'échelle mince dont les barreaux blessent la plante des pieds, je sens toujours mon corps comme une éponge lourde et le gras qu'il emporte, à l'arrivée quelques claques sur l'épaule des miens amis, n'en parlons plus, il reste à attendre sur les durs gradins humides le coup de sifflet bref qui marquera le retour au vestiaire, je n'ai jamais plongé, ni alors ni maintenant, du moins, de ma seule décision.

Avant il y avait eu le premier saut et c'était bien avant, vraiment avant, quand j'étais à peine haut comme ça, avant le temps long du lycée, avant le temps flou du collège, avant, du temps de l'institutrice rousse morte un lundi de pâques dans la voiture conduite par son frère et qui s'est enroulée dans un platane à grande vitesse, le choc terrible, définitif, laissant la dame morte d'un coup, le frère indemne totalement, enfin, vu du dehors, du moins, je crois que c'était là, dans ce temps-là — tout est devenu flou dans mes heures d'aujourd'hui, et donc, la piscine était loin, nous y allions avec un autobus, depuis l'école ou peut-être le collège, cela je ne sais plus, mais je sais parfaitement, la route qui y allait, et les virages serrés, cette descente soudaine comme une route de montagne avec ses lacets qui déjà me terrorisaient avant d'arriver à la bulle abritant la piscine, une bulle vraiment, plastique blanc, cela coûtait vraiment moins cher que de construire le tout en dur et donc toute une partie, celle des bassins, c'était dessous ce ciel blanc très lisse où l'on accédait passé deux grandes portes successives, des sas maintenant la pression, après le passage dans les vestiaires à haleine de chlore et de recoins humides, le pédiluve, les cris soudain passée la dernière porte, ici aussi comme plus tard dans la piscine du lycée, il y avait ces échos monstrueux renvoyés par les surfaces planes, les vitres, l'eau transparente, le carrelage trempé, le plastique tendu, et cette fois je sais parce qu'on nous l'avait annoncé, comme c'était la première fois, que ce serait le tout premier plongeon, et pour tout le monde, ceux qui savaient nager, et tous les autres, et de ces autres j'étais, et nous étions nombreux, dans ce coin loin des côtes, dans ce coin de paysans, à ne savoir que vaguement patauger — de l'eau on se méfiait, toujours terriblement.

Alors ce jour-là, celui du tout premier plongeon, les choses se sont passées ainsi dessous la piscine-bulle qui ne s'était pas encore envolée, ce qui arriva pourtant quelques années plus tard, je n'étais plus dans la région mais tout le monde avait parlé de cela, un orage dantesque et les vents qui viennent avec et harcèlent tellement cette structure qu'à un moment tout lâche, la bâche qui fait la bulle s'envole, enfin, au vu du poids, elle arrache ses attaches et détruit ses fondements puis s'en va molle rampante sous les bourrasques folles telle une limace énorme jusqu'à atteindre les arbres de la forêt toute proche pour s'y emmêler, on la retrouverait ainsi, déchirée totalement et embrassant les chênes immenses dans un baiser désespéré, il me semble que cela marqua le début d'une longue période de fermeture, peu importe puisque là, à cette heure, le petit groupe que nous sommes de ceux qui ne savent pas nager a été séparé de ceux, les rares, qui savent, ou le prétendent, et il ne sert à rien de ne pas même répondre à la question, le doute ne nous bénéficie pas et ceux qui restent silencieux, le regard fixé sur leurs pieds nus, finissent quand même dans le groupe des maudits, le groupe des non-nageurs qu'à présent, le maître-nageur entraîne vers le plus grand des deux bassins, le plus profond, je vois inscrit au bord la profondeur, je l'ai maintenant oubliée mais je me souviens bien de mon effroi d'alors à remarquer que c'était bien trois ou quatre fois ma taille, et vers le bas encore, sous la surface, une sorte d'abysse, un invisible trou avec ses yeux de traître ne vous regardant jamais bien en face, quelque chose qui pourrait tout autant être sans fond que ça serait pareil, pour moi, et pour les autres du groupe dont les visages sont devenus blancs comme craie, le maître-nageur, sanglé dans son slip comme s'il allait au combat, nous détaillant à présent la suite prévue des opérations, qui n'était pas pour nous rassurer.

Pour le grand qui m'avait été octroyé, parce que c'est la première chose annoncée par le maître-nageur, qu'un Grand serait avec chacun de nous, sauterait à nos côtés, et disant cela il pointait du doigt un groupe d'élèves que de plus en plus apeuré je n'avais jusque-là pas remarqué, entassés en rang d'oignons sur les marches carrelées faisant aussi office de gradins, il m'est facile de m'en souvenir, c'était un pays, un du village, un de ceux, plus âgés, que je croisais dans les rues sans jamais oser lui parler, et qu'aurions-nous eu à nous dire alors, la différence d'âge, même minime, faisant que nous aurions tout aussi bien pu vivre dans des galaxies différentes qui soudain, là, dans les relents de chlore et le multicolore des maillots dont certains faisaient pâle figure, baillaient, s'entrecroisaient presque brutalement à la faveur des paroles du maître-nageur — le grand, le pays, je le croise encore, rarement, à la faveur des retours, au hasard des fêtes à flonsflons, des buvettes, des messes, des promenades, et je ne sais s'il se souvient de ce jour où il eut à me prendre par la main, comme le faisaient les autres grands des autres petits, pour m'accompagner, plutôt, me tirer vers le bord de la piscine, l'organisation prévue nous amenant à former une file partant juste entre deux des plongeoirs bas qui émaillent toute piscine se respectant, qui ne sont que de quelques dizaines de centimètres de hauteur, et s'étirant, la file, sur quelques mètres où se mêlaient, presque comiquement, les grands, les petits, les premiers, un rien fiers de leur responsabilité inattendue, valorisante, quoi, ils savaient nager, eux, tenant par la main les seconds dont ce contact, ce geste infantilisant s'il en est, rabougrissait encore le peu de détermination, de fierté, qu'il leur restait.

Maintenant les images s'accélèrent, le maître-nageur va se saisir d'une perche de celles entassées dans un coin et longues toutes différentes, il farfouille parmi les tubes pour finir par choisir la mère de toutes et l'on pourrait se dire qu'il va tenter de battre un record mondial de hauteur mais non, le voilà qui revient encombré de sa perche qu'il plonge dans l'eau à mesure qu'il s'en approche, se poste au bord, ses orteils crochètent le carrelage fort à-propos arrondi tout le tour du bassin, un bref hurlement jaillit de sa bouche où je distingue vaguement un c'est parti et c'est parti, la file se met à avancer couple par couple, et un petit et un Grand, chaque paire restant quelques secondes à hésiter jusqu'à ce que le Grand s'élance trainant dans l'air le petit qui souvent n'y comprend plus rien et suit par la force du Grand et celle de la gravité, on voit en entendant deux ploufs, l'eau éclabousse tout, le Grand arrive toujours premier à la surface d'ondes, le petit suit derrière, on voit dans cette écume leurs corps qui descendent, les mains sont toujours jointes, cela doit faire partie des instructions données aux Grands, surtout ne pas lâcher avant d'être très au fond, des masses de bulles remontent, le temps est suspendu, en bas les corps splittent, les mains se sont lâchées, on voit enfin revenir vers la surface les faces, leurs yeux sont grands ouverts et parfois, les bouches des petits le sont aussi sur un cri muet, les cheveux sortent de l'eau, le Grand s'en va nageant tranquille, ne prodigue aucune aide, une autre des instructions, et ce qui reste dans l'eau, c'est un petit toujours battant comme il le peut de ses mains affolées dans le rien du liquide pour y trouver un point où s'accrocher, ce sera la perche que le maître-nageur finit par tendre au moment où il sent qu'il va falloir intervenir si l'on ne veut pas finir sur une noyade, les visages sont de larmes et de rouges et d'effroi, juste le temps pour la perche d'accompagner la pathétique petite chose s'étouffant jusqu'au bord et de suite c'est la suite, au suivant dans un cri et les suivants c'est nous, le pays me regarde, je sens sa main serrée et dedans moi ressens qu'il n'y plus grand chose qu'un très grand creux tout plein de peur que l'eau bleue va remplir.

Finalement je tombe, poids mort ou presque entraîné par mon pays n'ayant pas attendu que je puisse me reprendre lorsque nous sommes arrivés au bord et qui, sentant certainement que je n'étais plus qu'une outre de terreur, s'est jeté d'un seul coup dans le vide, vers l'eau sournoisement basse et derrière, moi, la différence de taille, de muscles, de masse étant en ma nette défaveur, je n'ai rien pu faire qu'esquisser vaguement un geste de mon bras libre pour essayer de me rattraper au bord, au ciel, à la surface plastique là-haut et beaucoup trop pour y planter mes ongles que je n'ai pas, rongeur de moi-même que je suis, cela dure une seconde, on pourrait se croire suspendu mais on sait bien que c'est une chute et qu'elle arrive de suite sur la fin, il y a le choc du corps qui rencontre la surface, on peut se croire sauvé, quelques bleus mais pas plus, ce n'est pas la première fois qu'on se tombe par terre mais non, l'eau se fend d'un seul coup cédant liquide molle et vous laisse passer, derrière se referme, il n'y plus rien maintenant et particulièrement plus d'oxygène, il n'y a plus haut ni bas, il n'y a que des bulles, un fatras de bulles partout, je sens que nous coulons, le pays va au fond, ses pieds touchent le carrelage, il tire dessus son bras et me ramène à lui, mes orteils jusque-là au-dessus de ma tête descendent et de cul par-dessus moi je reviens à la station debout, nous sommes deux droits dessus le fond froid, il me fait juste une grimace, ce doit être un sourire, soudain je vois passer devant mes yeux ouverts sa silhouette longue, je ne comprends plus rien et puis je comprends tout, qu'il a donné au fond une impulsion violente et que donc il remonte, et moi je reste là au fond de la piscine à ne pas savoir nager, la surface est bien loin, je n'ai maintenant plus d'air dans mes poumons fripés, ce pourrait être la fin, rester tranquille en bas et attendre patiemment que mon regard s'éteigne.

Le tout début ce n'est pas ça au vrai puisque c'est bien avant, il faut donc remonter et c'est nager dans le rebours du temps pour toucher à sa source, la mienne suffira et la première image est aux heures du collège, un alignement de bancs bruns au bois tanné de fesses, trois lattes qui font l'assise mais c'est sans le dossier, le mur fait l'affaire et puis dessus il y a un crochet de métal brillant et un autre à côté et puis encore ainsi, on dirait une boucherie, et puis au-dessus trois mêmes lattes vraiment hors de portée du moins pour moi, il vient je ne sais d'où une lumière rase qui fait qu'on n'y voit goutte, le prof nous a emmenés depuis la ligne blanche derrière laquelle nous étions rangés là-haut dans la cour, nous avons descendu les marches vers le gymnase, nos sacs pèsent lourds de cahiers et de livres et puis en plus il y a l'autre, le sac d'EPS qu'on traînera toute la journée puant, nous sommes à présent dans les vestiaires, le prof tape dans ses mains, vous vous changez maintenant, je ne sais pas en quoi, je sors du sac de sport de quoi me déguiser en sportif du dimanche, j'ai presque tout l'attirail, je suis précautionneux, je sais ce qu'il en coûte et puis les sacrifices qui font que j'ai le tout, je cherche où me cacher pour enlever le pantalon, passer le jogging, cela ne s'appelle pas encore comme ça mais cela viendra bien, il n'y a nul recoin, tout est ouvert au vent, autour ça s'agite, je dois donc être le seul à avoir ses pudeurs, à ne pas tomber sur un claquement de doigts ses frusques et quasi tout, j'hésite trop longtemps et me voilà dernier, tous donc me regardent à présent et là je ne peux plus, je n'imagine pas une seconde me mettre à nu, montrer un corps dont déjà je ne suis pas fier, je sens sur moi les yeux fixés patients, cela devient urgent, les pas que j'entends arriver sont les baskets de l'enseignant, je sais que si j'attends une minute seulement c'est aussi devant lui qu'il faudra tout montrer qui n'est finalement qu'un slip, un tee-shirt serré mais chacun sa douleur alors je ne réfléchis pas et sur mes vêtements de ville j'enfile ceux faits pour le sport, personne de mes camarades à peine rencontrés ne dira rien et noyé dans la masse je passerais ainsi une heure et sa demie à courir comme les autres, à presque défaillir dans la chaleur de moi, c'est cela le premier de mes souvenirs de pratiquant sportif, quatre-vingt dix minutes sous trois couches de vêtements à flotter dans mon eau, on pourrait rêver mieux, ce n'est que le début de mon chemin de croix.

Sur ce chemin de croix, il y a comme il se doit quelques stations, c'est ainsi que la tradition dont j'ai souvenir nomme les étapes que l'autre a fait vers sa mort cloué sur ses bouts de bois, et l'une c'est la séance de gymnastique, ce moment pathétique où deux heures durant il s'agissait de courir sur des poutres, et bien sûr en tomber, se pendre à des anneaux, et bien sûr en tomber, grimper à la corde qui rugueuse jamais lissée nous arrachait les paumes, et là-aussi tomber, heureusement, de pas très haut, je ne suis jamais monté vraiment haut, la corde ne voulait pas de moi, mes mains ne tenaient pas, mes pieds ne faisaient pas le geste qu'il fallait pour bloquer ce serpent et s'appuyer dessus, et puis encore, rouler sur des matelas puants, et se faire mal partout, tenir à l'équilibre, et manquer de tomber, sauter sur des tremplins pour atteindre aux chevaux d'arçon, et presque à chaque fois n'arriver pas suffisamment rapidement pour finir par se cogner dans le bord dur, le cuir tanné, parfois à peine, un ou deux fois tellement fort, le ventre encaissant tout, les testicules aussi, qu'on repartait plié en deux de douleur comme de honte sous les quolibets des copains dont le tour viendrait, ça consolait un peu, nous étions à la file [...]

[...) tout ça pour dire que c'est la seule séance de rugby que j'ai connue, mise à part bien sûr celle qu'un hiver, avec des du pays, nous avons entamée sur la glace d'un champ bordé d'une rivière ayant eu le bon goût de déborder juste avant le gel terrible de l'hiver, sur cette surface-là, on se plaquait terrible engoncés dans la laine où nos mères nous emballaient quand nous traînions dans le village, cette partie-là au moins, il n'y avait nulle boue, l'image qui m'en reste, c'est celle des chaussures de sécurité qu'avait aux pieds un des joueurs, le plus grand d'entre nous, il est mort récemment, la dernière fois qu'on s'est croisé vraiment c'était peut-être là, dans la masse noire mêlée de nos corps en tas sur un plateau de glace allant à l'horizon, il y a des années de maintenant.

[...] Pour la pratique, il y eut beaucoup d'appelés, tous en fait, mais peu d'élus, les meilleurs d'entre nous réussissant vaguement à plier un peu la perche (une partie du secret des sauteurs, les vrais, ceux qui se hissent à des six mètres, reposant de ce que je sais dans cette courbure et dans ce qu'elle rend de puissance ensuite pour monter) et à monter d'un mètre ou deux, la plupart dont évidemment moi, parvenant, au mieux à sauter vaguement en l'air, au pire, à se prendre en retour un choc violent parce qu'ils avaient mal positionné la perche quand ils n'allaient pas aussi s'écraser contre le mur du fait d'une course d'élan trop rapide et d'un lâcher de la perche au moment crucial, quoique évidemment, peut-être bien, tout cela n'était qu'une sorte de cinéma que nous faisions histoire de rire, de compenser le mal-être que nous avions dedans nos corps par quelque andouillerie nous permettant de supporter ces moments-là, ces années-là, où tout était étrange, dehors comme dedans, alors et pour le dire ici, maintenant toujours.

[...] à chaque passage chrono le prof nous encourage et même à moi il dit surtout ne lâche pas quand ce que je voudrais c'est tomber raide mort pour que ça cesse enfin, il serre dedans sa main le cercle argent lanière qui tient les rênes du temps, surtout ne pas penser, ne pas étouffer, je cours comme je peux et une nouvelle fois encore, venant de par l'arrière, me dépassent les sportifs, ceux toujours devant, ils viennent de me prendre un tour, peut-être deux, c'est comme si chaque seconde devenait une heure entière puisque j'ai au côté un poignard lancinant fouaillant je ne sais quoi que l'on a là-dedans, rien de vital sans doute, je crois que voilà les dernières secondes mais le prof hurle encore six minutes les gars et là c'est la piste qui part marche arrière, ce doit être un cauchemar, plus rien n'avance malgré ma course folle, du moins je l'imagine, le record du surplace est certainement pour moi, il y a dans ce moment un condensé de toute une vie, le sombre et gris décor, courir sans avancer, je finirais marchant et délivré enfin au grand coup de sifflet, j'irais dans l'herbe tomber, la terre est dure humide, mon dos est tout contre elle, là-haut passent lourds légers des nuages blancs crayeux, quand le bac viendra, je n'aurais accumulé aucun point d'avance mais cela ne change rien, mon corps sera toujours seulement un vague ennemi.

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