Révisions pour « Cinquante »

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lun, 10/31/2016 - 18:13 par dbourrion
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mar, 08/16/2016 - 19:09 par dbourrion
mar, 08/16/2016 - 19:09 par dbourrion
mar, 08/16/2016 - 19:07 par dbourrion

Copie de la révision du mar, 08/16/2016 - 15:37.

mar, 08/16/2016 - 15:39 par dbourrion
mar, 08/16/2016 - 15:37 par dbourrion
mar, 08/16/2016 - 15:37 par dbourrion
mar, 08/16/2016 - 15:35 par dbourrion
mar, 08/16/2016 - 15:35 par dbourrion
mar, 08/16/2016 - 15:33 par dbourrion
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lun, 08/15/2016 - 11:51 par dbourrion
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dim, 08/14/2016 - 16:24 par dbourrion
dim, 08/14/2016 - 16:12 par dbourrion

Personne sans doute et moi tout le premier pour miser un kopeck sur mes chances d'entrer un jour ici — il y avait eu les deux échecs avant, l'éloignement aussi entre les chemins pris toutes les années avant du côté des techniques, du scientifique, et celui-là maintenant emprunté, la langue, le verbe, le flou aussi qui est comme la seule forme où l'on puisse être précis je crois mais finalement voilà, après un été long comme jamais dans l'usine blanche en bas et octobre déjà pris en sa moitié quasi il est temps d'arriver sur l'île, elle l'est vraiment, une île, il faut passer le pont pour entrer en domaine, j'y vois une sorte de symbolique, pour moi au moins ça ressemblait à ça, un bateau ivre et moi enfin dessus, le bâtiment ne paie pas sa mine c'est bas et gris et triste un peu mais dans ce coin-là du pays ça l'est souvent, visage béton et grumeleux une peau usée je passe la porte et ne comprends mais rien, ce sont de longues files d'attente et des dossiers semblant sans fin d'empilements d'options et puis des jours plus tard de longues listes où il s'agit de retrouver son nom dedans des groupes constitués on ne sait comment avant d'aller errer dans les couloirs trouver la bonne salle la bonne porte c'était plus facile dans l'amphi ils étaient peu immenses juste à gauche passés les portes de verres avant il y avait ce sas une chicane permettant d'écouter qui enseignait de s'assurer que c'était là avant d'entrer sous des centaines de regards le mieux en conséquence était d'être toujours le premier de se poser au fond un réflexe de gangster ne jamais être proche de l'entrée avoir toujours le dos au mur savoir voisine une sortie de secours les premiers jours je ne parlerais à personne le doute d'être là à la bonne place, on ne perd pas si facilement ces habitudes, la méfiance de soi-même.

C'est même exactement, même bâtiment, mêmes couleurs, rien n'a changé vu du dehors (il faudrait y entrer pour voir) à part peut-être sur la droite ce rajout bas tout fait de vitres, on devine des bureaux venus après raccrochés là parce qu'il restait la place pour sur l'herbe encore, le reste pourrait tout aussi bien sortir de mes archives et un virage à 360 degrés rend même verdict, je ne vois rien changé ou presque (au dos l'ensemble en plein travaux que je sais vide maintenant, l'école d'ingénieurs que j'aurais dû intégrer si tout avait été est partie loin dans la banlieue et on démonte l'ancienne, je ne sais ce qui sera ensuite, on verra bien ; et puis il y a aussi le droit qui est venu s'installer sur la gauche et cet amphithéâtre comme une soucoupe en plein milieu, je ne sais plus s'il était là  — les arbres entre les routes qui font le tour du campus eux sont les mêmes, je le sais bien, on se posait dessous avec les premières chaleurs et quand je dis ce "on" je me demande qui est devenu quoi). 

La période juste est floue mais ce doit être au temps où j'allais vers Poitiers et puis plus bas sur la ligne fer qui était l'une des premières à cribler le pays de grande vitesse si je ne fais pas erreur, je traversais donc tout pour servir le drapeau, j'avoue en rire encore, le voyage aller puis retour toutes les quinzaines c'était via la grande ville c'était passer au travers de Paname ligne de métro la quatre c'était facile on ne voyait même pas le ciel on ne voyait même pas la ville on ne voyait que des couloirs crasseux comme des visages et puis un jour prendre le temps de remonter vers la surface au risque de rater la suite mais ça valait bien ce risque-là d'aller là-bas passer rapide au numéro 7 de la rue Bernard Palissy — on reconnaît l'adresse de Minuit, un phare en somme et la maison d'aucuns plus grands, je voulais voir et peut-être en croiser, de ces grands-là, j'imaginais je ne sais quoi, je me perdais, mon sac pesait et puis soudain juste au détour de l'abandon une façade simple et puis très blanche, une petite porte, une fenêtre, juste cela, une surprise, la nuit tombante et deviner en pièce du bas une silhouette, une lampe s'allume, je vois un crâne, je ne saurai jamais lequel, je suis resté un long moment gauche comme pas un à regarder cette lueur et ce crâne-là, il était temps de repartir, de retourner sous la surface, de grands auteurs je n'ai pas vu, de livres peu, juste une fenêtre, une lampe aussi, j'y pense souvent, à cette lampe, de celles qu'on allume pour aider ceux qui se perdent dedans le soir.

Sur le cliché la lampe est là mais au premier étage maintenant quand ma surprise demeure toujours de l'étroitesse de la façade, de cette porte minuscule par où les grands ne passent plus, morts à présent peut-être ailleurs ou peut-être nulle part, je ne sais pas, cela ne m'importe plus, l'aura me semble passée pas des auteurs bien sûr mais de la maison-mère et de ce monde-là, le monde du papier, une sorte de monde d'avant dans lequel j'étais abeille devant sa fleur, j'ai ce sentiment-là, de parler du passé même en parlant de là, de cette image-là datée toute récente puisque sa légende dit nous sommes en "juin 2015". 

Mais cependant il reste une lampe.

Alors le bruit et la fureur et puis le bruit et la fureur à devenir fous à devenir sourds après la route longue le parking plein les ombres dans les voitures le vigile lourd juste à l'entrée le sas le vestiaire le couloir la nuit partout peinte sur les murs noire noire noire le long couloir la longue nuit le battement des basses déjà dégoulinant dehors mais moins fort que ça soudain cette explosion jusque dedans le ventre les tripes la lumière juste derrière ou en même temps tomber dans la lumière son bruit le bar au centre et puis une sorte de rond d'ovale une vraie arène avec ses combats ses séductions plus souvent ses combats et ne jamais danser ne jamais se lancer attendre ce qui n'arrivait pas au bar comme à un port amarré pour toujours à boire à boire encore des sortes de marins perdus pour toujours qui ne verraient jamais la mer jamais d'autre horizon que leurs yeux vagues de plus en plus après sortir dans la nuit glacée comme jamais rentrer tenter la route dans l'autre sens rouler lentement ou bien à fond de train c'était presque pareil c'était l'autre fureur celle qui n'a pas de nom rentrer comme on pouvait se jeter dans son lit dormir comme mourir la bouche en sang d'avoir tant bu tant attendu tellement mordu les lèvres de la nuit et puis son bruit, son bruit qui nous laissait aveugles tout le reste du jour.

Une bâtisse basse, une ancienne fabrique de cuisine, je l'ai lu quelque part, on dirait maintenant abandonnée, peut-être même brûlée, le journal le dit, vide en tous cas ici et triste triste à pleurer en son juste milieu de rien ses champs ses collines qui courent loin alors donc c'était ça la discothèque où nous étions fous comme jamais, où tout était permis, et où rien n'arrivait, en tous cas pas à moi — c'est ces acteurs qu'on voit après le tombé du rideau sans fards, les rides, la fatigue terrible, la fête est terminée, chacun rentre chez soi, au moins, il n'y a pas de fossé, cela évitera de se faire trop mal si l'on sort de la route.

Comme un tableau l'étang, les saules, leurs feuilles sur l'eau nonchalantes filles, les herbes hautes fines au bord, attention de ne pas tomber, c'était un piège vrai, la glaise cédait vite, une cabane là-bas sur le fond et à droite lorsque l'on arrivait par le chemin tout lisse, la route n'était pas loin, vraiment, juste une cabane, quelques planches mal clouées, un banc je crois devant ou bien juste des planches encore vaguement ficelées pour faire de quoi s'asseoir, toujours tout de ginguois, les cannes restaient dedans posées raides dans un coin, on les sortait les emmêlait les lignes libérées planter un ver sur son hameçon le regarder se tortiller et puis pour ne plus voir ça lancer le tout à l'eau, commencait cette longue attente, des heures à regarder le bouchon immobile, de quoi devenir fou, ne t'approche pas du bord, le vieux sous sa casquette qu'on appelait Parrain, un oncle un grand-oncle je ne sais, jamais vu un sourire sous la casquette, jamais su ce qu'il faisait de ses journées quand il ne pêchait pas, et plus aucun souvenir d'avoir jamais sorti le moindre gardon de cette eau-là, grise froide métal, un très exact reflet du ciel dessus strié du vert des herbes, le vent dedans sifflait doucement, et jamais un poisson, pas plus qu'un sourire du vieux.

Il n'y a plus trace de rien à part peut-être cette boule d'arbre qu'on voit au fond et qui pourrait être un des saules, rescapé. La vue du satellite qui de son haut passe ici bas montre pourtant un gris rectangulaire, ça ressemble à l'étang, les dates ne concordent pas, la vue depuis la route est antérieure, quelque chose ne colle pas ou je ne comprends pas, ou bien depuis la route, des roseaux cachent l'eau, le vert masquerait le gris, il faudrait y passer, ralentir sur la route, s'arrêter un instant, remonter le chemin, je note ça quelque part mais pour la vieille cabane, elle est tombée maintenant, cela n'étonne pas, elle tenait déjà peu et quand le vieux est mort, elle a suivi sans doute — de poisson toujours pas, j'ai beau tout regarder.

L'escalier droit bois haut file ses deux étages à gauche suspendu dans un vide à droite c'est l'autre et sa toupie cachée dans le béton, une âme de basse lumière et quelque part un visage et puis deux restes oubliés cachés de quelque exposition, des lumignons, le noyau rouge de la montée venu je crois après, c'est juste peintures alors ça bouge souvent, on ne sait pas où on débouche c'est des plateaux immenses comme ça qu'on voit entre des pans de mots faisant rempart au bruit avec leurs bruits mais propres, de là en bas la rivière droite gauche et puis droite et face une coupole quelque chose des Amériques, la rivière laisse passer ses bateaux plats et bord la route, des phares et puis des phares quand dans la bibliothèque je me souviens d'avoir passé presque des nuits crevé le soir dans le feutre des heures, je me souviens des écrivains, celui qui était tout le rock, cet autre qui lisait droit debout, celui qui n'avait pas encore de barbe, ce qu'ils faisaient de délicat avec le fil du monde dans une tension douce, de celle qui ne vient que quand tombe le soir, que les lampes allumées alignées droites sont tout autant de phares, les étudiants dessous tête penchée, ailleurs et là encore. 

Je n'y suis pas entré, ne m'y sens plus le bienvenu, dedans maintenant je ne sais pas par contre je sais mes souvenirs.  

Je sais qu'il n'a plus rien ou bien plutôt qu'une nouvelle tour est là, je l'ai même vue de pas très loin, de l'autre côté de la rivière et cette dernière fois nous regardions monter doucement le long du verre une plateforme, un chargement tiré là-haut par une grue dont on voyait à peine puisqu'elle était réellement dans les nuages, la flèche, je sais que tout s'est effondré, nous savons tous où nous étions ce jour-là et comment c'est entré dedans nos vies et puis nos yeux et moi c'est par un messager cet enseignant de mathématiques qui ne me parlait que peu mais s'est rué dans mon bureau sans même frapper et a jeté plutôt balbutié quelque chose qui disait terroristes avions et puis même New York ses yeux exhorbités son visage rouge j'ai cru vraiment qu'il avait une attaque un AVC j'ai pensé brut il ne doit pas prendre sa classe mais c'était vrai tout le monde sait les images par la suite pourtant des images de guerre des attentats c'est devenu monnaie courante mais cet effondrement personne pour l'oublier le nuage gris noir de la haine roulant dedans les rues nous avions tous envie de fuir.

L'image date déjà on voit encore les grues tout le chantier c'est une image du passé posée encore sur le passé je voudrais là être là-bas marcher dans le petit jardin si calme derrière l'église avec ses tombes rongées même si quand on marche là-bas on sent les morts ceux sous la terre et ceux des tours, on sent les morts — le 11 septembre c'est tous les jours.

Au départ seulement un enterrement, celui du maire, pas le maire d'avant ni madame la maire de maintenant mais le père du maire d'avant, maire longtemps, ce n'était donc pas un petit enterrement, sur la place de l'église il y avait longues noires voitures et puis chauffeurs dormant dans la voiture dans leur attente, des histoires de préfets, de sous-préfets, des conseillers venu des villes autour, longues voitures noires et puis le corbillard, je crois que c'était encore la sorte de charrette que poussaient quatre hommes aux quatres coins, peut-être pas, je vois du noir partout en tous les cas et puis en plein milieu la neige est arrivée et c'était blanc, lorsque nous sommes rentrés dans l'église par le fond ça commençait à la sortie il y avait déjà haut comme cela qui nous était tombé sans s'arrêter et le long de la route vers le cimetière rien pour faire cesser le souffle blanc tout le temps de la mise en terre des paquets blancs tombés direct des nuages mercure et le café après cela ne cessait pas la nuit venue très tôt comme toujours on avait entendu passer les chasse-neiges et puis plus rien le lendemain toutes les écoles étaient fermées il avait fallu plusieurs jours pour que reprenne la course du monde quand nous passions dans les virages les congères folles repoussées par les lames d'acier faisaient un mur beaucoup plus haut que nous et blanc tellement blanc il fallait plisser les paupières pour garder juste nos yeux ouverts sur nos vélos nous étions comme entre les eaux ouvertes de la Mer Rouge.

C'est ce virage qui me reste mais là évidemment plus rien d'hiver dont j'ai l'image et c'est ici que reste ce mur de neige haute qui dépassait et même de loin nos têtes à bonnets laine — je ne sais pas pourquoi j'ai fixé comme si ma tête était une plaque cette photographie que personne jamais ne pourra voir, je la transporte partout et elle ne s'efface pas, cette neige-là jamais ne fond, je suis son hiver toute l'année.

D'abord la voix cassette audio et plus personne pour se souvenir de quoi je parle il y avait avec entrant une rocaille et le soleil dans tout l'appartement cour intérieure derrière la porte le quai et l'eau et puis après mais bien longtemps marcher dans la ville dans l'autre île ne rien croiser rien reconnaître de ce que l'on s'était construit d'images depuis les textes l'eau claire peut-être l'eau claire mais pour le reste une ville banale pourquoi écrire s'il n'y a rien dans la chaleur l'immobile vide chercher longtemps le cimetière et puis errer dans les allées ne pas trouver interroger lui ou bien elle personne pourtant pour nous aider finalement de guerre lasse s'en aller et juste avant de repartir découvrir là tout contre un mur le romarin en gauche de tombe en prendre une branche regarder long le nom gravé et haut le ciel dessus toujours.

Droits fins les arbres et blanc le mur on ne peut pas passer plus loin j'ai toujours là glissé en livre relié plein cuir le romarin — il a séché mais vit encore je sens ce qu'il porte de mots.

De l'immeuble d'à côté ne sortait aucune âme, je regardais souvent, jamais personne et les volets fermés à chaque étage, il y en avait ou deux ou trois, une maison de fantômes, en plein milieu seulement un étage semblait encore habité légèrement, aux fenêtres des rideaux sales et jamais écartés, pas un visage, j'imaginais une vieille dame propriétaire de l'ensemble et attendant toute seule la mort en refusant à présent de louer, pour moi c'était juste à côté de l'autre côté du mur ces quelques pièces et l'entrée où coulait un reflet de soleil, il avait fait que je dise oui le jour de la visite, la blonde de l'agence qui insistait il n'y a donc aucune source de chauffage et c'était vrai, j'avais dit oui quand même, il fallait aller vite, on s'arrangerait, un oncle bienveillant viendrait installer cet énorme truc dans la cuisine qui de flammes bleues empêchait que l'on gèle et puis on trouverait le même en plus petit sur ses roulettes, le woufff du gaz s'enflammant, le mur autour de la baignoire était comme vérolé, on ferait même le premier jour un trou dedans la dalle du sol et par lui on verrait la salle de bains d'en bas, en face des dizaines de fenêtres, derrière depuis le balcon minuscule la même chose, au coin la boulangerie toujours ouverte et dans la rue les arbres taillés à ras une fois l'an, je n'ai jamais trouvé la cave dont pourtant j'avais clef, je me demande encore où elle était, pourtant, une cave, ce n'est pas franchement facile à perdre.

Les volets maintenant se sont ouverts, la dame par moi sans doute inventée doit être morte mais pour le reste tout est pareil, je me demande si je pouvais sonner entrer monter comment est maintenant l'appartement, si le parquet est toujours aussi beau et bien ciré, et puis surtout si finalement quelqu'un a retrouvé la cave.

D'une sorte de pyramide jaune tubulaire j'ai la très vague image, et de son acronyme de trois lettres claquantes, aussi, je crois qu'ils ont construit cela juste quand j'étais dans le lycée tout proche, je ne suis entré là que par deux fois, la première soir il y avait concert c'était une sortie de lycée et du groupe je ne sais plus rien sinon qu'à une sorte d'entracte j'avais parlé quelques secondes avec le chanteur pour essayer de dire dans mon terrible anglais que j'aimais bien mais que le son était terrible et les basses toutes fermées it's great it sounds too loud une phrase comme ça son regard chevelu très effaré je l'ai encore et l'autre fois qui fonde ce souvenir il y avait quoi une sorte de foire littéraire j'étais venu avec un manuscrit dessous le bras n'osant même pas parler à la dame portant une maison locale d'édition j'ai attendu qu'elle tourne le dos pour déposer furtif l'enveloppe kraft sur son comptoir puis pour m'enfuir littéralement vous dire quelques semaines après elle avait pris la peine de m'écrire ce mot encourageant ce sont des gestes qui marquent je n'ai jamais oublié cela la preuve.

Le jaune est encore là mais l'acronyme a disparu c'est nom maintenant d'un politique dont il paraît c'est légende familiale que je l'ai attendu longtemps petit dans le village dedans le froid à sa venue seulement pour lui serrer la main parfois on se comprend même pas l'enfant que l'on était et pour le groupe je ne sais toujours plus qui ils étaient l'éditeur lui existe toujours du moins je vois sa présence web même si maintenant clairement je réalise que pour mon manuscrit il n'avait aucune chance et pas seulement parce que c'était de la mauvaise littérature. 

Une première fois mon premier film la première salle obscure, j'ai à peine la dizaine, je ne sais qui m'emmène là et je ne sais pourquoi, quelle circonstance exacte déclenche l'évènement, je passe de l'écran très étroit et peut-être même encore de noir et blanc à la couleur et à l'immense du cinéma, le film est une bagarre et tout là-haut un petit homme bondissant fait danse du début à la toute fin pour finir par vaincre un autre combattant, ils poussent des cris et virevoltent, je ne comprends pas tout, j'entends les feulements de chat très en colère que pousse le petit homme qui a nom Bruce Lee, je crois que tous les garçons de l'époque qui avaient vu le film, ce n'était pas courant pour nous, passèrent comme moi des mois durant chaque récréation à singer maladroit cet art martial et le bonhomme très énervé, je ne sais plus l'histoire vraiment, je n'ai jamais revu le moindre de ses films, il va mourir en vrai très jeune, je sais encore qu'il était torse nu et corps dessiné de muscles tendus, la rage, la ligne de la rage, il se passerait du temps, beaucoup, avant que je retourne dans une salle obscure, ailleurs, voir autre chose, et c'était la seconde fois Amadeus, une toute autre histoire, vraiment.

Pourtant je connais l'avenue par coeur, pourtant je reconnais presque chaque bâtiment mais là, celui du cinéma, je n'en sais plus le lieu, n'en sais que vaguement encore l'endroit, disons, à quelle hauteur c'était de l'avenue toujours plus triste quand j'y regarde, ainsi que dans toutes ces villes qui fondent doucement et dans lesquelles on finit par revenir pour n'y reconnaître plus rien et même pas soi dans les reflets que rendent les vitrines.

C'est première fois dans la ville qui n'existe pas après le vol long l'atterrissage boum le pilote nous posant un peu rudement l'attente longue dans une sorte de tunnel où des agents cops douanes immigration je ne sais pas hurlaient et nous tassaient le long du mur il fallait laisser large un passage libre personne n'était passé personne ne bronchait et puis ensuite la salle immense où arrivaient tous les entrants longues files longues mêmes attentes fatigue sur les épaules cet sorte de brève enquête pourquoi venez-vous aux USA où dormez-vous prise d'empreintes des mains welcome in USA qu'il avait fait tu parles l'accueil n'était pas top ensuite trouver une cabine appeler le numéro loueur tomber sur une voix inaudible raccrochant tout de suite recommencer même chose se dire on y va droit subway la longue traversée depuis là-haut JFK jusqu'à Brooklyn trouver l'appartement mais rien personne les valises de plus en plus lourdes se dire ce truc en ligne c'était peut-être une grosse arnaque envolés les dollars caution tenter encore le téléphone une autre voix vous n'êtes pas à bonne adresse venez le gars parlait français en fait il l'était même deux rues plus loin c'était ok le temps de tout signer la nuit était tombée pour l'heure nous n'avions vu de tout Brooklyn que le métro ferraille dessus la rue son bruit énorme quand il passait en ressortant ce gros taxi jaune trapu dans la nuit noire de sirènes klaxons le chauffeur restait silencieux et d'un seul coup cela : Manhattan allumées de toutes parts des milliers de carrés blancs jaunes skyline fantômatique et en passant le pont, vraiment, cette impression d'entrer dans une fiction, dans un poster, dans l'écran d'un film fantastique — je n'ai pas réellement de mots pour dire ces quelques secondes de bascule quand tout le monde autour dormait dans la voiture.

Depuis je suis revenu dans la grande pomme qui m'a mangé à chaque fois mais c'est une ville amie, une ville faite pour marcher, une ville toute plate dont on sent sous les pieds les tripes, je me souviens aussi de l'impression d'un gros village, comment le dire, une ville qui n'est même pas une ville malgré qu'elle fasse comme si, et dans le temps qui passe et m'éloigne d'elle comme du reste, pourtant, quand tout doucement s'efface mes souvenirs, il y a intact celui-là, une poignée d'instants pas lourde, en face ce mirage, et tout autour le métal du pont.

C'est là vrais premiers pas dans cette langue qui n'est pas ma langue, les soeurs sont deux et leurs voiles noirs j'en garde l'image parfaite encore au fond, l'une est toujours vivante, ses voeux arrivent chaque année, elle a gardé vivacité, c'est un couloir étroit le long d'un escalier de bois très sombre verni montant tout droit vers cet appartement dont on voit seulement la porte tout là-bas, les soeurs vivent là-haut, nous ne montons jamais, personne ne monte jamais, je crois que des deux salles du bas, chacune avait la sienne, c'est sans doute le plus loin des souvenirs d'ici et puis dans cette langue qui n'est même pas ma langue1 et donc c'est vague et flou, à l'arrière une cour coincée carrée encore entre la bâtisse basse des toilettes vers la gauche et un hangar de bois si tout n'est pas brouillé, une porte à ce hangar surnage encore très vague et derrière dedans dans le sombre la poussière je vois des pommes de pins en murets pas très hauts, je sais une promenade avec les deux bonnes soeurs et une charrette branlante et comme nous ramassions les pommes dans la sapinière maigre qui paraissait très loin et ne l'est pas vraiment, du reste je n'ai plus rien, nos vêtements bariolés, des visages connus, un flottement léger qui est le temps hautain lorsqu'il bouscule d'un geste ce que nous portons contre lui de monticules vains.

De même façade les traits même si un ravalement a coloré le tout, et les fenêtres changées, sur le côté cette dépendance que maintenant deux baies vitrées referment sans doute pour gagner du terrain dedans, c'était il me semble bien un bazar sans nom, une grange aussi mais pas celle de derrière, ici je crois que j'avais vu le corbillard rangé, celui à mains puis pompons blancs ou noirs que poussaient quatre bonshommes, il attendait tranquille le prochain à porter, pour le reste c'est pareil, plus de couleurs peut-être, je me demande si nous étions alors dans un monde sans couleurs, j'avoue que j'en doute vraiment, mais ce qui est très vrai c'est que j'ai souvenirs sans presque aucune couleur lorsque je remonte loin dans ce qui fait mon temps.

La grande avenue c'est Jean Jaurès la première fois yeux G.P.S. voir émerger la forme étrange de loin tourner errer tourner errer encore puis se garer et puis sonner entrer enfin dans l'espace là de grilles enclos les bâtiments longs bas très blancs les chambres et leurs espaces communs j'y étais peu et les cellules si confortables pour moi c'était cela le rêve une vie monacale tout à portée la bibliothèque derrière ouverte jour comme nuit on voyait les lumières très tard et le réseau partout rapide même je crois bien que c'est là-bas que l'Internet m'a avalé tôt le matin retenir la porte à quelques mètres station métro après l'école au Nord de ville un bon moment dessous la terre et les tunnels comme des vers au revenir souvent faire arrêt dans la boulange juste au sortir de la station sur le comptoir leurs poches plastiques croissants du jour un peu rassis mais le mélange quelques euros je gobais ça face à l'écran je n'ai jamais perdu ce tic — pas face écran mais l'autre là manger le soir des choses rassies, j'en parle déjà dans 19 francs, vieille habitude, une constance, réflexe de pauvre venu de loin, fils de routier, et ceux d'avant, le cantonnier, et le mineur.

Les grilles arrêtent le passant vu du dehors c'est même lieu mais donc on ne peut y rentrer c'est d'un seul coup une métaphore : malgré le technique du dispositif "géographique" (je gage que bientôt sinon déjà, on pourra de loin avec deux clics entrer là-bas et puis partout), il reste ces lieux inatteignables dont nous tentons de rendre ce qu'ils étaient, et c'est écrire que faire ça, pourtant des grilles nous empêchent bien, dont on ne sait ce qu'elles sont, les dents du temps, dernier rempart.

Le jeu était de repousser au maximum l'échéance, on sentait que ça ne durerait plus très longtemps et comble d'ironie, ça cesserait juste après que ça se soit fini mais là, le moment était venu, départ de M***, la traversée du pays en entier, le TGV qui au presque bout du périple se traînerait bientôt comme une limace sur une voie devenue unique, les autres trains se garaient sur d'antiques zones de garage pour laisser passer cette nouveauté, je n'avais jamais vu cela, là-bas la gare était au haut d'un long chemin, nous étions attendus, le premier camion camouflé, on ne voyait que lui en sortant dans le vide, embarquement de suite, de là ne plus parler et sentir pendant quelques jours qu'on se perdait dedans, les cheveux rasés ras le survêtement bleu l'uniforme pour tous participant du lavement de nos cerveaux, on passerait quinze jours dans la caserne haute à faire n'importe quoi, apprendre à marcher tous au pas, apprendre à tenir un fusil, apprendre à nettoyer le sol, apprendre le tir au revolver, assurément toutes choses fort utiles, après viendrait la caserne basse, son musée plein de morts dont il ne restait que chemises maculées de sang brun lettres froissées photos jaunies et tristes, sa bibliothèque pareille où personne jamais n'entrait, pour le musée quand même ça arrivait, et puis de très longs mois emplis de riens, les copies mensuelles, une routine sans cesse, lire pour passer le temps, cela au moins ne manquait pas, le temps coulait de tous côtés tartiné large d'ennui.

Pour y être repassé de pas longtemps rien n'a changé à part peut-être maintenant les grilles ouvertes au vent, je me souviens de ma surprise lors du voyage récent, c'était tout un hasard, passer tout près souvent et puis se dire tiens il suffit de quelques minutes alors sortir de l'autoroute et retrouver la petite ville en toujours agonie, c'était déjà la même, la maison basse sur la droite c'est un poste de garde, souvenirs de nuits passés à faire comme si on ne s'endormait pas assis à la table minuscule, le rond de la lampe basse, la ronde toutes les X heures avec instructions de ne pas être réguliers, le silence de la nuit et la loupiote clignotant morte de piles, marcher dans le grand rien pour n'y faire pas grand chose, je crois que ça résume.

D'abord l'odeur métal hurlant et puis l'image de ces alignements de tours fraiseuses d'où dégueulaient des mèches de copeaux à rouge poussés qu'arrosait un liquide blanc dessus giglé pour refroidir partout le bleu les armoires le long en îlots et nous pareils de bleu de chauffe les cris les rires les vestiaires au sous-sol le magasin à matériaux au centre les lourdes barres métal les blocs métal pareil qu'on en sortait et puis le bruit des machines folles dents de métal métal hurlant j'ai toujours eu grande méfiance surtout des fraises mais pour le reste il reste seulement ces heures de cours où j'ai bien cru mourir d'ennui et puis plus haut puisque interne nous dormions là la longue montée des escaliers le réfectoire du matin le parfum des fumeurs d'aube venant pourrir le petit déjeuner le lourd ennui des heures d'études du soir les grandes fenêtres et leurs reflets casiers de bois au fond bordel dedans les heures d'attente dans la soirée tous les amis heureusement toute une vie entre quatre murs dans les dortoirs cinquante bonhommes je me souviens quand dans la nuit je ne dormais pas depuis la fenêtre je voyais là une torchère plateforme chimique et puis plusieurs brûlant le noir jusqu'à plus soif on aurait dit un incendie flottant sur l'eau très solitaire.

Sur la façade ce rouge est neuf mais c'est bien tout, la chose longue jaune juste vers la gauche ce sont les ateliers, j'avais traîné là-bas lors d'une porte ouverte un jour, après, quelques années après, j'ai tout oublié de ce retour sinon un couloir de salles de classe où j'ai erré un moment, je cherchais je ne sais quoi, peut-être moi d'avant assis derrière sa table à se demander ce qu'il allait devenir, je n'ai pas la réponse mais sans doute que ça aurait rassuré le mec à cheveux longs, un peu gros, perdu dans lui-même, de savoir que ça irait globalement, qu'il finirait par s'en tirer, de lui, et de la vie, rien de glorieux, mais pas trop mal — une sorte de vie.

Un feu de camp en plein milieu des champs je ne sais même pas où ou très à peine c'était là-haut sur l'une des collines basses qui encerclent le village, vaguement je peux situer lieu et temps et revoir des visages, les tentes pour ceux et celles qui resteraient, j'étais tout près alors rentrer allait de soi et puis avec qui dormir alors rentrer allait de soi, certains venaient à pied à travers le vert, le blé en herbe, d'autres avec leurs motos, les pétarades, des voitures garées là n'importe comment à même la terre, une ferme proche avait donné un point de départ de repère, la circonstance je l'ignore, une quelconque fête, un petit bout d'été peut-être, ça buvait sec et dans la brume du souvenir et puis des bières enfilées je sais seulement encore qu'un transistor poussé à fond voire un autoradio voiture portes ouvertes faisait la seule musique et loin on entendait un concert live diffusé, c'était U2 quelque part au sommet, nous savions tous toutes les paroles, c'est maintenant seulement, dans l'écriture là, que je vois se relier notre très modeste incendie, et la chanson, The Unforgettable Fire.

Pourquoi cette soirée-là et ses images floues épinglées là en dedans moi je ne sais pas, peut-être là ou tout ailleurs, c'est quelque part ici ou bien dans l'autre direction, marcher sur cette terre de pixels ou si j'allais là-bas serait même chose, ne pas s'y retrouver, je sais seulement les escarbilles, le feu qui s'éteignait doucement, ces étincelles par gerbes dans une nuit noire comme ça — il faut quand même une bonne dose d'inconscience pour espérer retrouver dans le temps le temps lui-même qu'on a laissé nous effacer.

C'est première fois vue d'océan, cette immense surprise pour moi venu des terres et je parle de celles loin enfoncées dedans, nous étions passé par la route, pas l'autoroute encore, c'était trop cher pour les étudiants du temps-là que nous étions, ça l'est toujours mais ils se débrouillent autrement, c'était une aventure, rouler longtemps et même deux jours, se perdre vraiment souvent, froisser les cartes toujours, dormir en plein pays la nuit entre les jours, arriver chez les grands-parents, la petite maison blanche, la chambre à gauche après l'entrée, prendre juste le temps café, on rangerait les livres ensuite, repartir voir l'eau, il y avait un peu la marche dedans l'avenue puisqu'impossible d'aller là pleine saison en voiture, de loin on ne voyait rien qu'une petite trouée bleue, c'est passé la chicane au pied de l'immeuble blanc, je me souviens encore, ma bouche restée grande bée, alors c'était donc ça, je n'en suis pas revenu, de l'absence de rivage — d'où j'arrivais tout né, il n'y a que des étangs, on voit à chaque fois l'autre rive au loin.

Il y a ainsi exact recouvrement entre l'image dedans, ce qui fait souvenir et qui a passé les vingt ans, et le cliché ici qui n'a qu'à peine un an, et quelques mois encore — la maison sur la gauche avec cette petite tour, je la savais juste là, et l'immeuble derrière, il est blanc comme toujours, comme la bande devant, c'est l'océan ce bleu, je retrouve chaque mur, et même en reculant, parce que l'outil le peut, je reviens dans l'avenue, je suis sous le soleil, et c'est marcher vraiment dedans la rue du temps, il ya le bleu souvent des fenêtres des volets, je suis presque certain que je peux me croiser.

C'était croisements de hasards et tous de lectures, Giono bien entendu dans cette terre imaginée qu'il décrivait, je savais bien qu'elle était loin derrière les fictions une sorte d'arrière-plan et puis il y avait eu ce cadeau de reconnaissance un jour, lisez ce livre, vous aimerez le style et les paysages, j'avais aimé les deux et lu presque l'ensemble, polars sans doute mais la langue était là et l'auteur routier à la retraite, voilà qui étonnait, il disait plein où il était, le nom même était un appel, alors un été y aller, descendre au Sud tout droit, passer tout près de chez Giono, j'ai toujours à l'esprit les toits de son Hussard, l'image me fascine d'un dessus courant et là tourner direct à droite, nous nous étions perdus pour atterrir dans un village haut où brûlait la lavande, c'était une brume dense et parfumée, après continuer quand même dans les lacets, les routes presque jamais usées, on arrivait sur le village et cette place après la butte avant, j'ai déposé pour l'écrivain un petit mot à charge du serveur, me suis assis sur la terrasse, l'ai vu venir et prendre commande puis recevoir mon billet, il l'a lu tranquillement, l'a replié, glissé dans une poche de sa veste, je suis resté de loin à regarder sa bonne figure, les villages alentours, j'y pense très souvent, ce pourrait être un lieu où se perdre enfin.

Il y a ces lieux où personne ne va, on resterait des heures alanguis à attendre après avoir tourné dans les hameaux aux noms d'été, cette charge de rêves qu'ils ont, et le silence de l'hiver, il faut l'imaginer, il me revient aussi ce café vers là-bas avant le bourg de rouge partout touché et les deux tables devant, les chats assis en bas du mur, le temps accroché au soleil, quand on cherchait à se laver les mains, se soulager, il fallait remonter deux trois étages et traverser l'appartement de la propriétaire, au fond on entendait une télévision à fond, j'ai comme la certitude qu'une vieille dame devant l'écran passait le jour et que cela ne lui disait plus rien, notre réalité, et pas tellement plus, celle des écrivains.

Pas la Méduse mais seulement une palette pourrie ou quelque chose comme ça, trois ou quatre planches glanées dessus un tas de pierres quelque part près du tracteur tout rouillé et qui demeure de même, je le vois très souvent qui roule encore et le radeau donc bricolé ce jour-là, un rien de bois, des clous partout plantés au grand hasard et la moitié pliés à force de taper nous étions sourds, quelques bidons rouges jaunes oranges pour flottaison, ça suffirait à nous porter quand tout l'après-midi du mercredi nous étions restés là au bord à monter juste après un barrage noir, terre et puis pierres et puis touffes d'herbe pour rendre étanche l'empilement, il fallait bien une retenue, faire monter l'eau et du radeau, sales comme cochons, se jeter en plein nos visages des grandes plâtrées de la boue noire volée des bords, quand j'y repense, c'est une image grise et puis noire et puis rouge sang, à un moment j'ai trébuché et en tombant me suis ouvert la paume droite sur un bon cinq centimètres, c'était un clou là dépassant et ma main rouge fendue bien nette, le sale autour, noir et puis rouge, la dame en haut pour nettoyer m'avait versé en pleine paume je ne sais quoi, une eau oxygénée, de l'éther clair, j'ai bien failli tomber en pommes et puis derrière le médecin, ses sourcils hauts à regarder la plaie immonde, et son aiguille, me recousant, je l'ai à l'oeil et pour toujours.

Le point exact où j'ai ouvert ma chair sur la lèvre du ruisseau, on ne peut pas s'en approcher plus avec cette image de maintenant, le grand scanner qu'est la "car" ne quitte pas sa route et moi, mon histoire à moi, elle se passait là-bas plus loin vers les grands arbres qu'on voit et sans doute le rond en plein milieu et même encore cette image-là est déjà aussi un morceau de passé sur lequel je parle du mien, j'entasse les passés, je vois comme le temps glisse de toutes parts et rien pour m'y tenir encore, le tracteur peut-être quand je reviens qui tourne avec son moteur lent et puis dedans ma main, j'ai cette marque claire et ses points de suture et vers le bas une zone plus large blanche c'est là que le docteur avait rouvert la plaie, dedans c'était du pus, sale comme j'étais, tout s'était infecté, cela aussi je sais, l'impression que j'avais, de ma main gonflée de sanies.

Cette année-là deux Papes sont morts pour le premier j'ai appris ça dans la forêt qui cachait notre colonie pour l'autre de nom Jean-Paul 1er c'est venu juste un peu plus tard nous étions déjà de retour je ne sais quelle drôle d'idée m'était venue d'en être avant j'ai trouvé là tout ce que je déteste et maintenant toujours le bruit les rires obligatoires ceci de n'être jamais seul je ne suis moi que quand je suis tout seul ce qui me reste c'est des chants ânnonés très fort dans l'autobus aller-retour les mains battements automatiques les tables formica rouge les couverts gris éteint le bruit le bruit le bruit un fol ennui partout marcher dessous la pluie et dans les sacs les sandwichs tous trempés cette mie éponge qu'ils avaient les pâtes de fruits du goûter de quatre heures les jeux idiots de la grande fête les moniteurs sympathiques forcément sympathiques quoi qu'il arrive sympathiques l'un d'eux et sa jambe dans le plâtre la fois où quelqu'un lui a piqué sa béquille tout le monde de rire je n'ai toujours pas compris où se cachait le drôle je crois que c'est là-bas la dernière fois que j'ai joué à la pêche aux canards, cela ne me manque pas.

Il y a quelque part dans la montagne le bâtiment et sa grande cours, je n'en retrouve rien à part peut-être ce toit d'argent, c'est quelque part sous les sapins, au détour d'un chemin tordu comme quand on grimpe plus haut la photo des dortoirs je l'ai seulement très floue en moi mais des visages de ceux qui étaient là plus une trace maintenant, mais vraiment rien, cette année-là au moins j'ai vu dessous la pluie à quoi ressemblaient des myrtilles, elles poussaient au sous-bois, on nous avait montré aussi l'usage du peigne de la cueillette et son nom est riflette, cela m'aura servi à ça, de m'ennuyer autant l'année de la mort des deux Papes.

Couloirs, des kilomètres, étages, une poignée, et là-dedans des hommes à monter l'hôpital, c'était chantier et là c'était la fin, les peintres passent toujours les derniers, l'été allait se terminer aussi, il y avait partout des transistors posés défoncés salis tachetés de peinture arc-en-ciel, d'une zone à l'autre ça hurlait tout le temps, en bas il y avait aussi des charpentiers, une paire, une sorte de duo comique à force, ils s'engueulaient sans cesse et l'un disait à chaque fois Victor mais pourquoi tu t'énerves ?, le jeu aussi de l'équipe d'électriciens c'était avec leur cloueuse de fixer sur le sol béton encore à nu les pots de peinture vides, on appelait ça des camions, j'ai eu droit à la blague du bizuth, file donc me chercher rez-de-chaussée le camion vide, on descendait sans oser demander de quel camion il était là question, le midi c'était les gamelles, celles mouchetées qui réchauffaient au brûleur large à gaz plongées dans un camion plein d'eau, j'ai peint cet été là des centaines de murs carrés d'une teinte saumon vraiment très moche, je ne savais plus à force où j'en étais, toutes les chambres pareilles, et les couloirs encore bien pires, on finissait par se perdre dans le plat des parois et le bruit du rouleau, le soir il fallait se rincer les mains au white spirit, se souvenir de ça, de sa peau décapée au white spirit, du parfum qu'on portait.

Maintenant dedans ces chambres il y a eu des centaines de morts certainement et les gars du chantier j'en sais certains partis aussi, à regarder l'image je me rends compte que la bâtisse était une extension de cet autre morceau ancien tout blanc, j'avais oublié ça et pareillement que nous ne nous garions jamais je crois avec la vieille estafette blanche sur le parking en vue ici mais sur le bas, dans le fracas vert emmêlé des buissons des gravats — le hall j'y suis entré depuis mais ce n'est pas de très bons souvenirs ou bien c'était ailleurs, en attendant j'entends toujours le bruit humide que faisait le rouleau, et les voix qui gueulaient même quand ceux qui gueulaient sont à présent dessous la terre à ne plus entendre rien.

Ils ouvraient droit et large les champs, une ribambelle de gars casqués dont on voyait les groupes le long de la cicatrice large et leurs engins aussi dans le loin jaunes clignotants, c'était un vrai coup de scalpel, des équipes successives chacune avec sa tâche et rien d'autre de plus, après eux passaient les soudeurs joignant dans le bleu électrique le mystère de leur casque les portions de tuyau, une machinerie parfaite, les grues soulevant le long serpent qui résultait l'emmaillotant, cette gymnastique de rubans épais comme la main tourbillonnants puis le posant doucement au fond de la tranchée avant d'y jeter ce qu'il fallait de glaise grasse pour que ça ne bouge plus, parfois les grues d'avant avaient percé une source, une poche de l'eau dessous, les hommes faisaient autour comme un boudin de terre plus haute qui devenait un étang éphémère et là c'était l'abouchement d'une source, j'en suis presque certain, nous avions grimpé au talus devenu roche plus bas brillait une eau claire comme jamais froide terriblement dans l'août en son milieu, impossible de ne pas s'y jeter, un été loin maintenant, nos dents en claquent encore.

C'est quelque part là-bas, la route n'y monte pas, la Google Car non plus et puis de fait il n'y a rien à voir, tout est dessous maintenant, la tranchée refermée, le tuyau enterré, dedans passe du gaz et l'on remarque parfois le long de son parcours semés régulièrement des poteaux blancs marqueurs, ça dessine une ligne, c'est la seule trace encore, dans le tuyau aussi, avant qu'il soit enfoui, mon père était allé juste pour se "promener", il avait là rampé puis se rendant compte du danger, était revenu arrière, son chien à l'embouchure aboyait sans arrêt, dessous la terre mille sources et un très long tuyau que plus personne ne voit.

Il fallait voir ça, le résultat après des heures de travail, les chutes tirées des grumes récupérées chez le scieur plus bas dans le hameau voisin que des parents utilisaient afin d'alimenter les feux et nous, avant qu'elles soient débitées, ces chutes, comme de quoi construire la cabane, pas seulement une cabane de branches comme celles que nous avions montées avant dans les vergers vers le haut du village mais cette fois une vraie en dure, avec même deux pièces je crois, et un poêle qui chauffait, des fenêtres, un toit, un pont permettant de franchir le ruisseau à côté, je me demande même si une partie n'était pas au-dessus de l'eau, le souvenir s'effraie, il y avait au sol des tommettes peut-être venues de je ne sais, quelque chantier, la décharge près des sapins secs où tout aboutissait de gravats du village, une porte à cadenas, une petite maison en somme, les filles n'y venaient pas ou si, quand elles venaient, nous en gardions secret, j'en sais ou un ou deux dans le grand flou qu'ils nous font tous.

Il a suffit que le ruisseau déborde un jour de longue pluie, qu'il mange dessous la terre ce qui tenait les racines d'un arbre proche, ce dernier est tombé au pile de la cabane, l'eau folle a fait le reste, en revenant il ne restait plus rien qu'une sorte de bazar, on ne voit plus maintenant que le jumeau de l'autre tombé, c'est celui droit devant, la manière dont ses branches s'implantent marque jusque dans son creux l'absence de celui qui a broyé notre cabane, d'elle je ne sais plus rien, le ruisseau coule toujours, le scieur a fermé, plus personne ne traverse sur un vélo tirant une carriole chargée à gueule de chutes de bois le village qui s'endort.

Le bruit d'abord de loin d'en haut hurlant du moteur tout acier une rage passant dans même pas le temps de dire et juste après un cri tout un freinage, il fallait bien, en bas c'était le Stop quand on touchait la fourche, on attendait, on entendait de l'autre côté la remontée à pistons fous et puis encore devant ils repassaient, dix fois par jour, des traits cuirs noirs motards, l'oncle racontait comment l'un d'eux déjà s'était tué dans cette ronde, le Stop grillé, le crash tout droit, cela nous faisait le souper, c'était la maison de l'été, semaines de rien, semaines lentes où j'occupais l'appartement de l'étage vide avec ses collections de Rustica, Reader's Digest feuilletées sur le parquet, des jeux olympiques en entier sur le téléviseur d'en bas accompagné de l'oncle toujours à s'agiter en m'expliquant, je ne comprenais rien, il sautait sur sa chaise aux fins des courses, des choses cuisaient dans la cuisine grande comme une main, un cousin une année ou deux était venu aussi, les heures passées dans le cerisier à se gaver tels des oiseaux, y monter par le toit du garage qu'il couvrait, les plaques ondulées grises de mousses, ce temps tellement particulier qu'enfilent juillet et août, cela faisait une seule très longue journée où plus rien n'arrivait.

Il n'y a plus de cerisier et je crois bien que cet immeuble avant c'était un terrain vague où il n'y avait pas droit de jouer, la bâtisse grise fermée plus haut un magasin de meubles en bois, pour la maison elle reste la même, nous n'entrions jamais devant, il fallait prendre entre mur et garage pour aller de l'arrière avec trois marches pour le petit balcon et à côté les trois qui descendaient c'était juste vers la cave faite de quatre petites pièces parfum salpêtre, cette porte avant avec sa marquise colorée je crois ne l'avoir jamais empruntée, et l'oncle et puis la tante pour eux ils sont ailleurs, dans la grande plaine venteuse de ma mémoire, je les revois souvent qui marchent dans notre très grand été.

Une autre cabane donc et peut-être la première, elles font souvent une lignée, se suivent les unes les autres à mesure du temps et pour celle-là c'était plutôt que l'autre de planches un empilement de branches, bricolage d'essai, pas les mêmes copains d'ailleurs je crois et pas le même endroit, pour elle loin de toute eau à part le ruisseau bas dans la vallée c'était dans un verger à l'abandon mangé tellement de ronces buissons choses grimpantes végétales et fruitées qu'on aurait dit une jungle soudain qu'à l'explorer il était apparu que ce serait l'endroit parfait pour s'y cacher alors de bric et puis de broc il suffisait de monter un abri lié partout de la ficelle jaune que l'on prenait par brassées légèrement irritantes chez le paysan plus bas, j'ai souvenir d'un drapeau qui flottait quelque part haut mais peut-être pas, les herbes coupantes comme ça nous faisaient trébucher et les taupinières pareil, les souches, les branches mortes mangées de lichen gris, quelques racines parfois, des pièges que l'on aurait posés pour se défendre, on dépassait le point où s'arrêtait la route comme son bitume, on descendait à fond les traces profondes des tracteurs, on remontait ensuite à longer plein l'autre verger où quelques fois l'on chapardait de quoi goûter mais quoi, c'était à tout le monde, de loin cachés on regardait les machines jaunes manger le blé maintenant mûr et des averses, jamais.

Du verger maintenant plus rien que vagues silhouettes d'arbres et celui que l'on voit seul comme pas un dernière trace d'un passé disparu, une borne à tête verte plantée dans la planète tournante, un clou pour la glaise dure, le reste a été avalé par le remembrement, les champs ont pris leurs aises et d'un paysage de pièces il ne reste que les grandes devenues encore plus grandes, les chemins ne sont plus, on ne pourrait même plus marcher où l'on marchait alors, les fruits non plus ne font plus traces, j'en ai toujours le mal au ventre d'en avoir tant mangé.

De quoi passer une heure quand libéré de l'internat on avait traversé la ville grise froide humide qui est de celles qu'on croise là-bas et qu'on se regardait passant dans les reflets de vitrines peu à peu presque éteintes, on avait annoncé au pion que la sortie de la semaine ce serait maintenant, le temps était compté quand même et le lycée légèrement à l'écart du centre, il ne fallait jamais traîner, à preuve cette fois où avec un autre copain on avait oublié le temps et en rentrant nous attendant au haut de l'escalier c'était ni plus ni moins le proviseur, ce moment très étrange dans son bureau feutré, après il y avait cette place et la maison de presse, des rayons tous en long, entrer dedans sans grand chose dans les poches, traîner le plus longtemps possible, feuilleter tout ce qu'on pouvait se feuilleter avant que ne soupire le buraliste et que les minutes soient tombées, choisir un magazine, savoir que ça boufferait le peu de monnaie qu'on avait, réfléchir et deux fois, revenir puis rester là avec deux ou trois choix possibles glacés dans leur papier, se décider enfin parce qu'il le fallait, parce que cela fermait, payer et vite rentrer avec ce très grand froid qui descendait du dehors du dedans, cette impression de rien, de pas assez toujours, depuis très loin on voyait des lumières et c'était celles des études, on avait fait comme une révolution, entendre, partir et revenir, juste tourner en rond dans la ville où donc, aussi, on était né un jour.

Je vois qu'il n'y a plus l'enseigne bleue d'alors, la presse s'en est allée remplacée par le bio, c'était exactement au coin de cette rue, le boucher est resté, c'est le même qu'alors, on mange plus qu'on ne lit et je me demande bien ce qui entre ces murs, dans ce moment précis, a tellement pu se faire que je m'en souvienne tant, comme si dans cet endroit, dans cette petite routine, l'heure du libre de la nuit qui remontait l'avenue, il y avait eu le tout de ce que j'étais là et qui est toujours moi.

Qui avait nom la vieille dame ma logeuse Mademoiselle Bonne où dans son vieil appartement rez-de-chaussée il y avait deux chambres en enfilade en location après la salle de bain qu'on partageait et où pendait des trucs et un filet à peine d'eau chaude je préférais aller aux douches municipales leur côté efficace cet homme très grand passant sans nul arrêt une serpillière et la petite femme boulotte gérant qui allait où et quelle cabine et puis le temps qui nous restait et moi dans la dernière arrivé là pour faire mon droit, ça n'avait pas duré, au bout de quelques semaines j'avais abandonné, les cours du soir dans l'amphi triste, les étudiants tous trop sérieux, l'ennui terrible des textes, les longues journées à guetter chaque soir que ça commence à regarder dehors le jardinet où l'on pouvait aller mais c'était plein automne alors rien pour donner envie, tout ça ne plaisait pas, je suis rentré fissa, j'ai souvenir des plafonds hauts, de me manger n'importe quoi à n'importe quel moment aussi, de traverser la chambre d'avant et comme mon voisin dormait tôt de l'entendre soupirer chaque fois manière de dire toi tu m'emmerdes mais que pouvais-je faire aussi, passer par la fenêtre pour pouvoir aller me coucher, j'y ai pensé et le temps a passé.

Le numéro je ne l'ai plus, j'ai retrouvé l'avenue avec le plan depuis dessus par cette mémoire étrange qu'on garde de la route qu'on prenait, qu'il fallait sortir là de l'autoroute et puis prendre le rond-point et ensuite l'avenue toute droite, je ne sais même plus la façade, mais c'était dans ce coin, les immeubles hauts je les parcours encore et je sais bien de même les promenades, la ville très belle et que j'étais finalement tout proche du nœud qu'est toute cité, du campus et des parcs, les quais de même je sais, il y a longtemps que je n'étais pas par là et c'est maintenant que j'y repense, retourner là juste pour marcher, à revenir dans son passé on se trouve des envies futures.

En plein virage, allégorie, le monde basculant, et premiers PC déboulant, la boutique était là de minuscule vitrine, entré je n'y suis qu'une seule fois, je passais juste devant quand il fallait rapide aller jusqu'à la ville le soir et pour le mercredi dans son après-midi, un peu de temps de plus, mais la tête ailleurs et puis je crois aussi qu'elle n'a pas duré vraiment longtemps cette échoppe ou peut-être que très vite c'est allé bien trop vite, les machines autres d'une semaine à l'autre, une sorte d'effervescence, folie, derrière la vitrine c'était les petites bêtes qui dévoraient entier déjà tout le futur et nos porte-monnaies aussi et n'avaient pour durée de vie que le temps qu'on comprenne qu'elles étaient dépassées, l'emplacement enfin n'avait sans doute pas réellement aidé, personne là ne passait sauf nous désargentés, c'est quand même ici que j'ai acheté ma toute première machine de nom Aquarius et son clavier très bleu j'en ai la très exacte couleur dans ma mémoire peinte, pas loin mais rien à voir il y avait la boîte qui produisait des couettes, leur nom était Dodo, et la grande blague du jour, c'était de dire souvent qu'on allait postuler comme testeur d'oreiller.

Bien sûr plus la même boutique, la fatigue de l'immeuble, c'est un peu toute la ville qui parfois lui ressemble, et comme la batisse semble délabrée déjà, cette fissure ras de sol, le futur est bien loin, j'en parle comme maintenant passé assis en plein présent, Dodo existe toujours et même pour tout vous dire, mon oreiller là-haut et acheté de récent, c'est de là qu'il me vient, on dirait que dormir dure plus que computer mais ce n'est qu'illusion, ce qui a vrai changé, c'est la manière dont les machines sont partout comme si disparaissant, ma petite boutique d'alors s'était essaimée de toutes parts.

La rue c'était en plein milieu l'espace séparant général et puis technique et là les salles les classes serrées badges à l'entrée dans leurs couloirs vraiment étroits et là les zones multimédias studios tournages ateliers résistances condensateurs caméras micros et puis les casques perche à l'image leprof gueulait ça rigolait plus haut on dormait tous je sais très bien que les élèves sortaient de nuit rez de chaussée juste la fenêtre à s'échapper et le livreur de pizza de l'autre côté livrait de même vu de dessus c'est une main qui tient outil pour le gymnase la chose ronde bouton manchette je crois n'y être entré jamais dans les trois ou quatre ans passés dedans la rue disait une ville j'ai toujours là les visages les minitels pour faire l'appel et qu'on passait derrière parce qu'il fallait ramener l'humain qui résistait tous les recoins je n'ai jamais tout exploré cette rue quand même étrange idée et puis la fois où la danseuse Saporta dans l'escalier pour son duo l'homme à chapeau leur équilibre dessus le marbre cela tanguait à mes côtés des jambes paquerettes applaudissements une dernière danse jamais finie le marbre blanc.

Ce qui surprend ce sont les arbres je ne savais plus qu'ils étaient là peut-être pas on ne voit plus ce qu'on voyait tourner autour c'est s'éloigner les arbres ce rideau que tire le temps sur ma mémoire je voudrais l'écarter de loin on dirait bien que rien quasi ne change que sont mes amis devenus et les élèves quels hommes quelles femmes aussi quelque part dans l'espace vert nous avions enterré un animal je peux le dire maintenant il y a prescription cette nuit-là la lampe de poche faisait signal et les étoiles répondent maintenant dans l'escalier la rue toujours une danseuse monte et descend je me souviens de cet instant comme d'un diamant son marbre blanc.

Infection une banale et surtout ce moment de jouer l'exemption, on pouvait s'en passer de l'uniforme, il fallait essayer alors à l'infirmerie de la caserne traîner la patte à tomber sur le doc certainement encore un étudiant et qui dirait ok on va creuser c'est à Bordeaux je t'y envoie pour contrôler et là deux fois débarquer dans la ville sorti du train crâne rasé le bus prélèvements divers liquides la première fois l'infirmière brune qui souriait et puis retour droit vers le nord et juste après les résultats vous retournez pour le traitement cette fois un médecin-chef le vouvoiement retour Bordeaux moi si surpris des bâtisses basses et d'un seul coup quatre par chambre une perfusion dedans le bras pendant une semaine traîner potence — je sais encore une brosse à dents par le courrier et qu'il n'y avait de sel aucun dans mon plateau et par trois fois de la cervelle et puis encore à la visite l'autre médecin-chef et cette cour qui le suivait, une basse-cour, et moi à poil, centre du monde une minute, mais merci bien, et sans façons.

Pour l'exemption c'était raté mais quand sorti comme guéri bon pour service il y avait eu la permission, un mois entier convalescence, cela sans prix, retour à l'Est, vêtements civils, cours à la Fac, un mois normal, puis à nouveau retour train, couleur kaki, finalement, ça irait vite, pour l'hôpital et si j'en crois les satellites, les voitures qui filment le monde, c'est bien le même dans la ville basse, pour la cervelle, je n'en ai pas repris depuis, je dois le dire, ça ne manque pas.

Avant la ville c'était la ville déjà poussant rhizomes le long des voies qui vers son coeur roulaient, on entrait là en prenant droit juste après le feu vert, le coin c'était le mur d'une ferme sans doute avant très loin et maintenant en passe d'être avalée comme un bonbon par la banlieue toute répandue, le nom parlait de grange et puis de bois et vrai les bois n'étaient pas loins même si jamais je n'ai passé cette lisière, la rue en pente servait parfois à démarrer la voiture blanche qu'un oncle m'avait vendu et c'était la première, il suffisait de se laisser glisser de gravité, si les pistons ne partaient pas le dangereux c'était griller le stop et dévaler tout droit dans le reste de l'élan, cela marchait toujours, d'en haut je regardais les gens entrer avec ma paupière en fenêtre, je sais encore l'agencement des pièces, je sais toujours les pièces de partout où j'ai pu lire, ce que j'oublie ce sont les ascenseurs et là je ne sais plus s'il y en avait un et s'il servait, et si le parking dessous était pour une autre voiture, les détails fondent mais pas tous, c'est là un vrai mystère, que ce qui reste ou pas.

Le bandeau haut n'était pas bleu et pareil pour le soubassement, je crois qu'ils étaient gris mais c'est peut-être seulement un souvenir déteint, ce qu'on mélange de couleurs et tout autour il y avait plus de champs, d'autres maisons viennent toujours à croire que nous voulons couvrir la terre d'un limon de parpaings, ce qui est gris aussi et déjà mangé de fissures c'est le bitume et je devine dessous lui qui attend, ce très gros animal qui nous mangera quand le temps sera là, je retenterai bien le coup du démarrage avec sa fumée noire, il suffisait pourtant de lever le capot pour nettoyer les quatre bougies mais démarrer ainsi quand même, c'était plus drôle, c'était plus drôle.

 

De l'autre côté du pont aussi à traverser l'eau grise la pierre jaune qui est ici tout  l'horizon et cette teinte qu'elle prend sous le soleil couchant je n'en sais pas le nom, la porte vitrée dans son renfoncement après un minuscule dédale et puis passé le portillon c'était les livres à perte de ma vue, au sous-sol les revues, en haut toute la musique, j'ai mangé tant d'années dedans là à traîner, et lu tellement que je ne sais plus quoi, le plus vif moment resté c'est la première fois qu'on souscrivait l'abonnement des disques, qu'il fallait venir avec son chèque et puis avec le diamant de la platine, le gars derrière son comptoir sérieux comme un pape prenant l'objet fragile et passant de l'autre côté, se penchant sur une loupe je crois, on ne voyait pas bien au travers de son aquarium, examinant l'état de la minuscule pointe, revenant comme s'il portait l'enfant Jésus et puis c'était d'accord, son simple geste de la tête ouvrait le droit d'emprunter tous les sons du monde, des milliers de trente-trois tours vinyl noir, une folie dans la tête, je sais tous les échos qui sont nés ces années, et comme errer tout le temps, c'était juste survivre.

C'est resté même quartier, même couleur des murs, et l'eau dessous le pont qui pourtant a coulé, a toujours même teinte, comme le plaisir intact, en longeant le long mur de voir par la fenêtre les gens assis par terre dans la lumière tiède pendant que du dehors, on se gèle les doigts, et les oreilles aussi, malgré le bonnet bleu — pour le vinyl noir, je ne sais s'il est encore dans ses pochettes caché, et qu'on le découvrait presque comme une truffe, mais ce que je sais encore, c'est Jean-Sébastien Bach, et c'est avec d'autres là-bas qu'on s'est connu, même si c'est juste un peu, et sûrement pas assez.

À lèvre de colline et juste avant d'en entamer la route qui serpentait follement pour finalement monter si peu, c'était à se demander si ce n'était pas juste un jeu mais là, on prenait sur la droite et la première maison avec son clocheton, maison de soeurs, de moines rares, était la bonne, une marquise rouillée, hémérocalles aussi, la grille verte grinçante doucement, trois marches vers le bas et c'était le jardin qu'on partageait à deux, trois marches en haut pour atteindre la porte, de la cuisine de son balcon j'ai toujours au regard le lilas et le vieil homme assis dessous qui n'est venu qu'une seule fois et puis ensuite plus, les fenêtres bicolores et là en écrivant j'en ris, cette surprise aussi après la crémaillère à découvrir que le voisin dans la maison du bas était l'instituteur qu'on avait eu dans le village quinze ans avant et qu'avec lui on avait vu le plus grand chêne de la forêt, le vieil homme jeune était de la promenade aussi, hémérocalles nous accueillant, hémérocalles, et le lilas avec un chèvrefeuille aussi mais je ne sais plus où.

Pour le printemps il est le même et l'arbre fruitier peut-être est encore là creusant ses branches aux bras trop courts et les rares fruits qu'il nous laissait, la haie mange toujours la grille comme les chapeaux ronds des piliers gris mais le lilas, je ne sais pas, d'en haut ça y ressemble ce blanc tâché au fond du rectangle vert, je voudrais bien qu'il soit encore à nous attendre avec le banc maintenant rongé.

Je cachais les disques pochettes rouges ors et noirs à côté au rayon classique, dans les jaunes Grammophon, cet autre monde en vrai, ses pianistes coiffés, ses violons queue de pie, les affreux chevelus poitrails au vent là-dedans je planquais après avoir maté l'étiquette au revers, ce qu'elle portait du prix qui était même le rêve, des quinze francs je crois d'ici, une fortune, la cachette donc logique pour gagner temps d'amasser toute la somme noire grasse, je voulais que m'attendent dans le jaune les pouilleux, ils y restaient parfois mais d'autres fois, à revenir quasiment riche je ne les trouvais plus, et jamais d'exemplaire de secours, il n'y avait pas de double, vraiment trop peu de ventes pour en stocker de deux alors prendre autre chose, faire parfois son choix sur le seul indice flou que devenait un carré tout carton, du jazz je n'en ai jamais vu et c'est le Bird, le film, qui m'ouvrirait les yeux, autour aussi il y avait quelques livres de poches, c'est là qu'on achetait petit les bibliothèques roses et puis vertes, les Langelot, les Six compagnons que j'appelle toujours Sept et pour le reste, quel intérêt, le long pensum des courses du mercredi à compter chaque sou et à se dire pourvu qu'il soit toujours là la prochaine fois, le disque rond vinyl noir, la folie la fureur.

De disques il n'y a plus et de chevelus pas plus, je n'y vois même pas le plus minuscule livre, le magasin se vide qui sans doute va fermer, j'y pense en regardant les carrelages gris fatigués quand je pousse un caddie parce que c'est la routine depuis des siècles au moins, ils ont enlevé déjà la station-service blanche d'avant et même que le gars dans sa boîte de verre qui attendait toute la journée avait été avec moi au collège, je le sais vendre toujours de l'essence plus haut mais c'est la concurrence, dessus c'est ce ciel gris qu'on dirait diapason, le nom je ne sais plus si c'était bien le même, le gris n'a pas changé, c'est celui de l'attente.

On attaquerais la pipe, mode éphémère lancée par le grand blond diaphane à Samsonite noire oncle grand fumeur, les tabacs gras qu'il amènerait ensuite mais maintenant d'abord, acheter l'objet à même endroit que les revues, personne pour s'étonner d'un pas majeur peut-être achetant une pipe et du tabac merci, après sortir allégé de l'argent et lourd de dans la poche veste kaki de la réforme l'objet bois lisse la pochette souple gris bleu pour le tabac aller se faire la main, il n'était pas pensable de tousser le premier auprès des autres, marcher donc tout droit, errer, chercher un endroit retiré dans la ville grise, prendre un chemin qui tournait vers le haut, les marches à la chapelle légèrement perchée, le banc qu'on pensait être tranquille mais il n'y aurait nulle cesse au passage des passants arrivant du haut des collines par une volée qu'on ignorait et déboulant sans crier gare, pas un sourcil levé quand affalé étranglé juste un peu on apprenait à être viril, l'odeur que ça laissait, le bruit léger quand la salive restait au col, c'était je crois cette impression aussi que cet objet pourrait suffire à signifier voici un écrivain, les attributs de la légende de peu, et l'ustensile aussi multi-outils qu'on avait pris dans la foulée, acier nickelé, la pluie après dessus le banc, l'odeur de la terre mouillée et puis ce geste ridicule, s'être caché juste pour cela, tout seul, à se faire tourner la tête.  

De mémoire je voyais plus haut dans la forêt le tout petit clocher et là l'image affirme que non, c'est juste à bord d'avenue, la distance dans le temps éloigne les lieux ou bien c'est moi perdu dans des volutes, la pipe est quelque part dans un tiroir, le grand diaphane je ne sais pas et même plus son nom, on fumerais deux trois au bitume du lycée juste quelques semaines puis ce serait fin de l'année, chacun de son côté, presque plus personne maintenant pour avoir sa bouffarde, les gras brins noirs qu'on partageait je crois qu'ils sentaient la vanille, l'épice, c'était promesses d'ailleurs mais nous sommes toujours là à peine bougés fumants debout dans un coin de la cour.

Au plus profond dans les premiers lambeaux de ce qui fait mémoire, la digue d'abord d'herbe rase et puis on est dessus un béton granuleux aux rebords arrondis, au bas sont des roseaux se frottant lentement les uns contre les autres et sans arrêt froissant le silence du vert, des canards noirs sur l'eau flottent mollement comme s'ils étaient juste de plastique posés et puis au fond planté entre les arbres rideaux de part et d'autre d'une trouée mais loin un soleil blanc est en train de bleuir, on m'a porté ici parce que je suis tombé là-bas du mur à peine plus haut que moi, le bruit qu'a donné mon crâne sur le pavé je l'ai et pour toujours dans les oreilles et dans ma tête qui résonne là en boucle, un claquement sec très bref, après je vomirais et pour me faire sourire et puis se rassurer c'est à l'étang qu'on roulerait mais les bêtes sur le miroir jetées ne m'arracheraient pas un rictus, l'étape suivante serait le médecin chauve moustache rieuse puis l'hôpital et dans le service radiologie, on verrait la fracture du crâne, plusieurs semaines couché je resterais, je sais très bien encore qu'au retour maison je ne savais même plus marcher, mes jambes ne portaient plus le tout petit bonhomme qui grandissant après irait quand même plus tard souvent traîner tout auprès de l'étang, vous dire que juste pour le trouver, il faut entrer dans la forêt et puis ne pas rater les virages en chicane quand arrive la descente, avant il y a le déversoir qui porte depuis toujours le mystère des eaux dont on ne sait jamais ce qu'il y a dessous, je peux rester des heures maintenant à regarder l'écume.

Cela ne change pas et même l'eau sans cesse recommencée est toujours blanche et puis de cet argent qu'elle fait quand elle s'effondre quelques mètres plus bas, la mousse demeure noire aux grilles collée avec on ne sait quoi, des bras elle n'aura pas, parfois l'étang est vide et c'est seulement un champ vert de fouillis, je préfère de loin le voir empli, il pourrait l'être de nos souvenirs, ceux que l'on sait, ceux qu'on ne revoit pas parce qu'ils glissent dans le fond poissons lisses fuyants, voilà une métaphore qui ne vaut vraiment rien, laissons couler le temps puis l'eau.

Il y avait Gold et l'aube et l'étang assoupi et loin depuis la nationale le début du lever et l'usine blanche rayée rouge dépassant du grand plat je n'avais qu'à viser ne pas oublier de tourner les virages secs avant le droit l'heure n'aidait pas c'était être là-bas vêtu de blanc pour les cinq heures du matin le froid la brume et c'était celles des yeux plissés l'été restait chaque jour plus endormi cette gifle que l'on prenait à entrer dans la salle blanche humide chaude les bottes blanches pareilles trop grandes les gars au fond au démoulage les vieux les immigrés les tordus las c'est doyen sa moustache grise qui décidait du démarrage la chaîne métal puis pour les heures qui suivaient il n'y avait plus rien du tout mêmes gestes toujours mêmes mécaniques en cinq minutes j'étais ailleurs déconnecté un vrai rouage il fallait voir comme nous n'étions plus rien du tout, juste des machines, juste des corps morts et travaillant ça s'arrêtait vers les treize heures passage vestiaire sueur partout dehors soleil rentrer doucement prendre une douche et puis dormir à l'émergence c'était le soir, traîner un peu, sentir dedans une fatigue, se dire demain, vivement demain que la semaine se termine, et puis dès l'aube, avant en fait, redémarrer, il y avait Gold, Ville de lumière.

De barrière il n'y avait pas, les camions entraient là-dedans à fond de train, j'y suis entré ainsi souvent et avant ce que je raconte là de souvenirs c'était pareil dans un camion, je ne savais rien de la chaîne qui m'attendait au bout d'usine, dans le garage il y avait toujours les deux mêmes gars dont l'un mon oncle, ils ont les cheveux gris maintenant et plus aucun ne passe ses journées couché sous un chassis cambouis, je me souviens aussi des caves où nous allions pour dépanner les filles quand le travail était en grand retard, on se gelait dans les petites pièces, et les machines qui lavaient les fromages, j'en vois encore comme elles brillaient, métal poli, cette odeur de lait, et cette sensation, avoir été rouage.

Seulement le préau ou quasiment et les colonnes rondes et l'ombre et la structure métallique censée porter les sacs mais toujours vide c'était tellement plus drôle de les poser en vrac en tas devant le numéro de la salle du premier cours sur le sol écrit en lettres blanches et puis on pouvait s'y jeter pousser l'un l'autre l'un des grands jeux avec les bagarres les crachats au plafond qui vous retombaient dessus sans prévenir les coups de poings aux cuisses béquilles que c'était donc nommé après cela on boitait pendant cinq minutes et la presse aux couloirs la presse au réfectoire ses longues table de six au fond tu ne mangeais jamais saqué la presse avant le bus la presse sans arrêt la presse de cette petite foule comme enragée les chahuts et l'ennui les filles qui passaient très lointaines je crois n'avoir parlé à presque aucune des quatre années restant de loin à juste les admirer avec mes yeux de merlan frit le seul endroit que j'ai aimé c'était la petite pièce avec les tables les livres aux murs il fallait demander dès le début au surveillant si l'on pouvait aller là-bas plutôt que rester là dans la grande salle de permanence et puis là-bas j'ai net souvenir au fond à droite, l'étagère dans un coin tassé, c'était la science-fiction, mon rayon préféré, pour tout le reste j'ai détesté être au collège.

Maintenant ils l'ont vidé reconstruit juste plus loin après le gymnase vert et blanc lépreux j'imagine les couloirs vides les salles le préau et le vent, les ombres par nous laissées, la cour que plus personne ne traverse jamais, les feuilles mortes qui courent, et sagement rangé derrière la ligne blanches, le temps qu'on a mangé attendant la sonnerie.

Aller retour et plusieurs fois consciencieusement se perdre, dans le métro, le bus, les couloirs longs sales tristes, le hall et ses vigiles, tout cela raconté déjà ici, le lieu m'a marqué pour longtemps, cette ville-lumière je ne la voyais pas comme ça grise sous la pluie et morte, c'est ça que j'ai vécu, un lieu mort comme jamais, un cantique de poussière, l'ennui qui me venait de moi-même soudain, ce n'était pas première fois et pas dernière non plus, courir partout pour ça, finalement, est-ce que c'était la peine, des grilles me restent aussi dressées dans la mémoire et la question que j'ai toujours, pourquoi fermer le monde quand dans le monde on va essayant de comprendre, la salle minuscule, cette angoisse que j'ai eu de n'en plus sortir, l'enfilade des chaises au restaurant tout proche, je n'ai aucun souvenir de l'assiette, seulement des visages et des bouches parlant sans arrêt, et le bus, la ville triste, et j'étais comme un sot revenu de nulle part, cet endroit oublié dont je ne sais plus rien et pourtant, comme gravé, ses murs blancs, et très gris.

Du lieu je ne reconnais rien et la carte n'aide pas, depuis maintenant j'erre sans fin dans ce présent décalé qu'est l'image et qui est loin de ce jour dont je parle, c'est être dans une mémoire qui oublie ce qu'elle veut, et recouvre ses couches d'autres couches toutes fausses, la reconstruction que je conte ici, cette fois, est aux limites, ce que je vous explique, c'est que j'ai oublié, et que rien ne peut m'aider — ce lieu n'existe pas que je voudrais montrer, et ce que nous voyons, je n'y suis jamais allé.

De loin un bloc ciment gris blanc caché en frontière de campus, engageant comme rien, une chose soviétique, la première fois mon entrée là et les néons multicolores et puis l'effroi, le vide du mort récent mais s'en aller quand même chercher l'amphi, ma place au fond choisie de suite et puis gardée toujours ensuite, cette seule qui m'allait, celle du cancre là par hasard, auprès de l'unique fenêtre aussi de cette grande fosse noire et de bois, des heures dans un ennui sans nulle mesure mais tout le reste, les couloirs vides, les salles bien alignés ordinateurs de même souvent très vides, errer là-bas mais dire, dans tout ce silence précautionneux, pour moi c'est là que tout le web m'est venu comme une fenêtre large ouvert d'un coup et puis les gens, cette certitude que j'ai toujours d'avoir vu, croisé, les plus brillants que je connaisse, les immeubles hauts plus loin je les longeais sous la promenade, les tilleuls peut-être ou bien puisqu'ils ne sentaient rien, quelques platanes, une enfilade, je dis un rien de mal mais c'est comme sa maison, comme sa famille, on fuit dès que possible et finalement, c'est y revenir toujours que de s'en éloigner.

Le long du mur ils plantent un rosier par année et le premier c'était le nôtre mais je ne suis même pas certain qu'il soit encore vivant toujours, le vide des couloirs je le retrouve à chaque fois et pour le web, j'y suis souvent mais pas depuis le bloc hautain, cela n'importe pas, où que je sois au fond je suis toujours sur la promenade à attendre je ne sais quoi que j'espère reconnaître quand cela arrivera.

Du temps kaki plusieurs lieux ici qu'on retrouvera et puis un pont dessus le fleuve en bas la Loire et chaque fois sentir monter un attachement, cette impression de revenir d'où l'on était, impression fausse puisque du coin de ce pays je suis venu, du coin haut droit, ce bout de terre parfait hasard, les trois frontières qui finalement, à force d'en être, ne sont plus rien, à quelques mètres c'est l'autre pays et puis alors, ceux des voisins qu'on voyait là, on voyait bien qu'ils étaient même oui mais là-bas, dessus le fleuve gris bleu ardoise, qu'était-ce donc, ce sentiment, lever la tête, on lisait long, c'était des heures qui s'amassaient, Belle du Seigneur faisait l'affaire après Paris métro couloirs et puis le pont, se redresser, quelques minutes d'un seul trait, gris bleu ardoise, fleuve passé, on revenait dans les pages jaunes, fleuve appelant, te souviens-tu des promenades et puis des rives, et ces souvenirs jamais vécus, t'en souviens-tu, tous inventés.

L'eau même bien sûr et puis changée, le gris même bleu, moi presque le même, et puis le livre, lui aussi même, rien n'a changé, que mon histoire, et mes souvenirs, lapés du temps, presque tous usés, et maintenant, et maintenant.

Puis porte passée après sonnette l'ombre de l'escalier colimaçon tournant dans le silence, à chaque fois lever la tête et vers le haut aller doucement pendant ces deux étages saisir des voix au loin puis patiemment le murmure de la rue effacement et puis plus rien, la salle d'attente minuscule juste un moment quand il venait c'était le rituel, les notes au porte-mine, la cathédrale fenêtre jaune et puis des ors, montre posée devant plus que deux voix le temps de prendre le temps, des blocs de silence larges comme ça, parfois il n'y avait rien et même ce rien valait son poids, dedans les tremblements, effondrements, c'était une mine qu'on creusait dans un chemin qui se faisait, à la descente revenir entre les murs, le grain que peut avoir cette pierre, la dernière fois je sais exactement ce qui s'est dit, cet homme m'a sauvé avec seulement quelques poignées de mots.

La plaque je crois qu'elle est toujours dessus le mur vissée et je sais bien quelles sont les bonnes fenêtres, derrière la porte je pense à chaque fois à l'escalier, ma main reste sur la sonnette et puis je vais vaquer dans les rues vieilles, il faut savoir laisser le passé où il dort.

Juste après passe une frontière très invisible, les bois passés on était donc de l'autre côté avec les voisins, les maisons et les briques, pour la ville qui m'a toujours fait penser à Balzac, il suffisait de remonter au droit le long de la vallée, suivre l'eau et le canal, impossible de se perdre, la route longeait quelques écluses, les bateaux étaient hauts, de la chambre d'abord je voyais loin cette vallée dans l'autre sens et les week-ends passés seul dans le lycée vide, je m'en souviens et de la pluie, comme s'il pleuvait souvent, et puis les heures aussi passées à revenir et repartir sur l'autoroute, après les hauts-fourneaux il fallait juste plonger vers l'autre ville, il y a maintenant tous ces visages qui restent les mêmes dans ma mémoire et sont changés, je le sais bien, mais là ils restent les mêmes, et pour toujours, ce qu'on porte de passé quand même, immobile posé, à attendre que quelqu'un vienne en chercher l'image.

Rien n'a changé vraiment et même pas le saule pleureur taillé à blanc à chaque fois mais toujours reparti, les volets sont fermés là où l'on habitait, c'est là que j'ai croisé la lumière que tu es, j'avais oublié l'étrange et laide sculpture qui a couleur de ciel, et les toits tuiles rouges, et le mauve en rayures, et le silence aussi de la ville endormie, je me demande maintenant, les enfants des enfants, sont-ils enfin heureux ?

Des fenêtres on voyait la maison et de cette dernière les fenêtres, le monde entier tenait dans ça, la longueur d'un regard, la cour aussi avec les grilles croisées, le préau gris sonore et puis de son dessous on voyait sa charpente et ses tuiles rouges mortes, les pigeons là nichés, les mêmes après posés sur l'église à côté, les mêmes peut-être cachés sous le toit de la nef, une fois j'ai vu cet espace large qu'il y avait dessus le plafond blanc sous lequel on priait, les pigeons par centaines y avaient laissé ce qu'ils laissent partout, pour marcher il fallait rester juste au milieu, ne pas quitter les murs, la voûte de plâtre n'aurait sans doute pas résisté à nos poids, en bas donc l'école, les salles je crois bien trois, ou peut-être seulement deux, je sais encore celle où j'ai appris les nombres et les phrases, c'était la toute première, à droite juste en entrant, le pupitre de bois et l'encrier, dans l'armoire de bois il y avait la bouteillle blanche pleine de sa nuit, des livres aussi je crois, on comptait en base dix et parfois en base deux, cela je m'en souviens, j'ai failli tout comprendre, et de ce jour aussi, où la neige est tombé, comme je l'ai regardée depuis la fenêtre haute, je m'ennuyais sans doute, j'ai toujours eu en moi assis dans les écoles un très terrible ennui, et le goût des fenêtres.

Le préau est changé, pas seul mais poussé, il y a eu des travaux, l'école ne servait plus, les deux salles sont fondues dans une seule même qui fait toute la longueur et où maintenant on danse, les fenêtres finalement ne sont pas tellement hautes, on avait fait une fois dans un coin du préau toute une sorte de caverne avec de la mousse verte, je retrouve les grilles, elles sont toujours mêmes, et le bruit de la porte, qui grince toujours pareil, la cour me semble immense, j'en voyais moins beaucoup, nous nous souvenons tous de notre institutrice, sa maison est toute proche et elle morte un lundi dans un arbre enfoncé, elle n'est jamais revenue, de ceux qui là jouaient, combien savent encore tout des chiffres et des lettres, des livres dans l'armoire, de l'encre dans sa bouteille ?

Je crois le tout dernier étage et fenêtres sur l'arrière, la cour, les appentis toits plaques ondulées noires, la réserve à mazout, le plateau haut au loin plat comme une main creusée, depuis la ville en bas ça grimpait dur toujours et les virages dans les bois l'hiver on allait presque au pas, des routes à angle droit filaient entre les arbres, un plancher qui craquait, le silence, j'allais me perdre souvent dans le supermarché après l'avenue, sa débauche de rayons une vidange de l'esprit, à revenir en ville on plongeait vers les villages et les pots hauts, les fleurs accrochées aux poteaux, le gel te croquait ça d'un seul coup de mâchoire, dessous je me souviens du couple et du café vaguement, les rues, je n'en passais que peu, on faisait tant d'allers-retours que la grande droite suffisait bien à tous nous épuiser.

Les enseignes reviennent, les magasins aussi, mais pas tellement que ça, par contre le tour de fenêtres, ce jaune qu'on y met je le sais bien toujours, là-bas c'est tradition, avec rien que ce signe, je sais pile où je suis, pour le café d'en bas, je crois n'y être allé qu'une ou deux fois seulement et peut-être même jamais, je m'étonne à distance du peu de changements, les volets sont fermés, les routes dans tous les sens, c'est une toile d'araignée sur le plateau d'en haut, j'ai tout à parcourir, je ne le ferai pas.

Entre maisons hautes la ruelle on ne distingue rien d'abord depuis la place où pointe dessus ses siècles le clocher, pierres blanches et la lumière, les yeux en font tant mal, c'est une lègère montée avec murs et échos puis d'un coup la ligne grise ce doit être là-bas l'eau et c'est juste elle, les façades sur la droite silencieuses sont plein soleil fermées, il y a cette plaque pour Michelet, on va devant dans la descente et c'est le sable, un phare de poche plus loin après la courbe, il est la trace de l'autre qu'on voit à peine haute mer et dont je rêve parce qu'il a nom de pleine légende, à marcher des embruns je fatigue vite, si l'on dépasse toutes les maisons arrive la corniche et l'immense calme trompeur des roches et puis des voiles, les trémières sont levées et dans l'aube lente on arrive toujours le premier.

C'est la promenade depuis changée, des muriers il en reste moitié avec leurs fruits tombés marchés, dessus la plage le café est vigie, l'hiver tout ressemble à l'hiver, la première fois n'est pas si loin mais le sable est passé, rabotés tous les angles, on dirait que pourtant c'est une éternité, si l'on voit loin devant ce pourrait être ici qu'on serait vieux, le projet c'est le phare, pas le petit, le grand, mais l'on peut bien attendre, lui ne bougera pas.

L'allée à s'y tordre les pieds la grille passée après les six géants gardiens repérables de loin, signal, de l'entrée du village et puis du reste aussi avec encore face perspective au bout de la montée la chapelle fermée, le froid qu'il y faisait et c'est toujours la glace et le parfum des cierges, un hiver implacable au silence gelé, du village on marchait noire chenille noire devant un seul couché toujours indifférent, les pleurs reniflements c'était des formes de vagues emportant tout et rien, une terre remuée grasse, la pompe pour les fleurs décorée encore d'arrosoirs de plastique vert, les collines brèves autour à peine dessus le mur, les corbeaux à rase mottes, le vent dans les tilleuls, le travail infini des abeilles dessus et des bêtes dessous rongeant les mains des vieux, terminus glaise toujours, entre les tombes les jeux, les rires et puis les cris, où qu'ils soient chaque jour il y a des enfants. 

Les gardiens ne changent pas et ce n'est que l'allée qui est de frais refaite. Pour les morts, je crois que rien ne bouge et même les collines ont toujours mêmes formes dégarnies légèrement, le verger sur la droite n'est plus qu'un souvenir dont témoigne seul un arbre inutile, les gens dessous la terre sont eux vivants et morts selon qu'on les convoque ou les laisse dormir quand l'eau tirée là-bas sur la nouvelle pompe droite noire brillante a quand même encore ce goût de fer fort, ce goût de terre toujours, le goût du cimetière. 

Le premier n'avait pas toutes ces couleurs et je crois que deux seulement nous suffisaient, il fallait bien, le plus il n'y avait pas ou pas encore inventé, pas sorti des labos, et les mots verts posés sur le noir à eux-même se suffisaient, faisaient leur frontière même de l'univers qu'ils posaient, autour rien, cela cessait avec les bords et en même temps ouvrait déjà dedans un univers, je ne sais pas comment vous dire, pli et dépli mais seulement sur quelques centimètres carrés et par reflet, en dedans moi, même dépli que j'emportais là où j'allais, et ça allait, on ne savait pas, ne pensait pas qu'il y aurait autres possibles, des couleurs et plus de place et ces choses qui sont venues dessus enrober et puis dedans relier, à croire que ça n'a eu de cesse de générer en soi-même de qu'il fallait pour en sortir, une poussée finalement pas différente des fleurs dehors que je ne regarde même pas, je les invente du dedans d'ici qui est une sorte de maison.

Ce qui a changé, ce n'est pas tellement la largeur de l'écran que ce qu'il ouvre derrière, dans sa profondeur semblant chaque jour aller plus loin et dans le loin, et du dedans, un pli qui s'est dégagé vers l'ailleurs, je ne sais toujours pas comment vous dire, comme si maintenant, il n'y avait plus de limites, comme si maintenant, même, on pouvait voyager dans le temps et l'espace et l'image  vous, vous savez bien, avant, ceci que je termine ici, je n'aurais pas même pu l'imaginer et alors encore moins, le faire.

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