Langue

Onglets principaux

Texte intégral dans Légendes
version papier 

Cette langue n’est pas ma langue. Cette langue que je parle là n’est pas ma langue. Cette langue que je parle là m’a été toute apprise sur les bancs d’une école comme j’avais trois ans par deux bonnes soeurs à cornette noire et dont j’ai souvenir des prénoms des visages et même des sourires. Cette langue n’est pas ma langue et depuis là j’ai avalé ma langue première, cette langue qui n’existe pas, est langue entre deux langues, est langue presque inventée mais par personne vraiment, par des peuples bousculés, des gens de peu, des gens de glaise. Cette langue n’est pas ma langue et j’ai perdu ma langue première et c’est cela peut-être qui se tente depuis, écrire dans une langue étrange le souvenir d’une langue perdue, de moi aussi perdu (cela ainsi toujours, dire sans trouver terme ce qu’on ne saurait dire qu’avec des mots d’oublis).

Ma langue est tombe. Ma langue est lueur dans la nuit, et paresse du soir qui choisit de se taire. Ma langue est ce que laissent derrière ceux qui ne parlent plus. Ma langue est arme mais sans tranchant, arme de silence, arme de temps.

Ce qu'il en restait, on ne le savait pas, on ne le sentait pas jusqu'à ce que, touriste soudain dans un pays qui n'était pas le nôtre, proche pourtant, on s'aperçoive que ce parlé, celui de là, de ce pays dont les armées avaient plusieurs fois brouillé les frontières, était en nous encore et qu'on était chez soi tellement ailleurs, de l'autre côté des limites (pas la même chose à dire vrai, pas tout à fait, mais même goût, même sensation dans les oreilles, à croire que les mots premiers venus étaient restés collés de tout ce temps à nos palais, guimauves discrètes qu'on retrouvait à tourner dix mille fois dans nos bouches nos langues).

Ma langue est lourde de morts. Ma langue est lourde des morts que je sais là dessous ma terre, ma grasse terre-mère à vallées grises, à vallées longues. Ma langue est lourde et c’est de terre et puis de morts, de ceux qui peuplent de même manière chaque recoin de mes chemins et par hordes noires campent dans les bois et viennent parfois tout ravager sans nulle pitié et même pas pour les enfants - même pas ça. Je ne parle pas. Je n’écris pas. Je reste là, à me marcher, glissant de toute ma prudence dans l’aine blanche du silence en l’espoir vain que tous m’oublient, et puis ma langue, et puis ma terre, et puis mes morts.

... les mots finissant par produire une dure croûte noire au-dessus exactement semblable à celle dont nous ornions nos genoux coudes jadis et dont nous nous demandions toujours ce que nous trouverions dessous si nous venions à la faire se détacher à force de gratter et d'en arracher les fragments — une autre langue peut-être, des phrases inconnues, ce babillement qui semblait n'avoir nul sens mais que parlaient ces hommes imaginaires croisés sur les routes à langueur d'été. 

Licence Creative Commons