Il s'éveilla en sursaut, sans se souvenir de s'être couché. Comme à chaque fois qu'il lui arrivait de sombrer ainsi, un nuage de fumée avait à présent envahi la chambre, au point qu'il n'y voyait plus grand-chose. À dire vrai, il n'avait pas besoin d'y voir tant il connaissait intimement chaque centimètre carré de la pièce, le moindre détail des meubles, des murs, du plafond, des coins comme des recoins, les titres des livres lus ou simplement entamés puis délaissés, ouverts, voire marqués d'un pli, à la page où il en avait abandonné l'exploration, temporairement ou définitivement, ces derniers, qu'il ne prendrait plus en main, demeurant là ainsi que ces paquets d'algues que les marées venaient à oublier souvent sur le sable des grandes plages où il aimait à marcher, s'arrêtant parfois pour en suivre les méandres végétaux du bout de sa canne dans l'espoir fol toujours et vain d'y lire quelque histoire compréhensible de lui seul.

Il ne tâtonna pas une seconde avant de trouver le cordon de la sonnette pour le tirer. Quelque part dans le ventre de la bâtisse, à l'issue du mystérieux cheminement dudit cordon, de celui du mouvement qu'il venait d'initier, que Marcel s'imaginait traversant les parois comme les plafonds aussi facilement que s'il s'était agi pour le vent de courir sur les trottoirs de la ville qu'il sentait marmonner de l'autre côté des murs dans cette agitation permanente signant une grande capitale, Céleste allait entendre qu'il avait besoin de ses services et viendrait bientôt à lui. Cette certitude inamovible de la présence permanente de Céleste rassurait Marcel plus qu'il ne voulait se l'avouer, participant de l'une des rares sérénités qu'il se connaissait.

C'en était trop pour la curiosité de Marcel : il serra d'une main le col de son manteau, s'avança jusqu'à littéralement entrer dans l'armoire et, prenant sa respiration à l'image des plongeurs un peu fous dont il admirait les exploits comme les corps sans oser le dire, aériens athlètes marins qu'il voyait parfois se jeter par bravade depuis les rochers festonnant les côtes découpées de l'océan en d'impeccables plongeons, il franchit dans une grande et décidée enjambée la distance le séparant encore du vortex, entrant par là dedans sans barguigner.

Dans le grenier derrière, caché dans un recoin dont personne ne s'occupait jamais tant la porte ouverte en dissimulait l'enfoncement, cessant de grignoter les graines dont il se repaissait régulièrement depuis qu'il avait trouvé par hasard et bonheur un sac de blé oublié là, un gros rat gris, lourd et fatigué par la longue bataille qu'avait été sa vie de bête, ne comprenant pas ce qu'il voyait, regarda cet homme enroulé dans une lourde pelisse élimée disparaître comme s'il n'avait jamais existé dans un éclair bleuté dont l'éclat fut assez fort pour que l'animal soudain apeuré, tous ses sens en éveil, détalât sans demander son reste.

Sur sa chaire, l'enseignant avait posé sa feuille et, s'étant saisi du combiné téléphonique qui équipait chaque salle de la faculté, parlait à un interlocuteur invisible avant de raccrocher puis de s'asseoir, indifférent à Marcel qui continuait à laisser éclater sa colère. Bientôt, la porte de l'amphithéâtre laissa entrer deux vigiles en uniformes dont les poitrails, qui faisaient chacun le double de la largeur de la maigre poitrine de Marcel, arboraient les insignes d'une société de surveillance. Les deux agents de sécurité gravirent en courant les marches de l'auditorium, se saisirent de Marcel avant même que ce dernier puisse protester et le sortirent de la salle manu militari, respectueusement mais indiscutablement, sous les applaudissements narquois et les rires à gorge déployée des étudiants, par l'une des portes arrière dont on aurait dit qu'elles avaient été pensées pour cela, cependant qu'Emma suivait le trio en essayant de calmer par la voix Marcel dans une tentative qui n'avait pas grand effet. 

Quelques minutes plus tard, Emma et Marcel, ce dernier quasi porté jusque là par son inflexible escorte toute en muscles, se retrouvaient sur le trottoir devant l'Université, les deux molosses se postant derrière les portes vitrées afin de bien montrer à Marcel époussetant ses vêtements avec une irritation grandiloquente et peut-être légèrement exagérée, qu'il était hors de question de le laisser à nouveau entrer. Dans l'amphithéâtre, après avoir recoiffé les cheveux qu'il n'avait plus suite à des décennies passées dans les bibliothèques ou les archives fermées au public, le vieux professeur reprenait son cours comme si rien ne s'était passé, ignorant jusqu'au dernier jour de son long cheminement d'érudit que l'objet de ses études, l'écrivain auquel il avait consacré tant de temps et d'énergie, sacrifié sa vie personnelle, ses amours, ses amis, venait d'assister à l'un de ses cours, avant d'en être expulsé comme un malpropre.

Ainsi, Marcel, lisant sa propre œuvre dont il découvrait ce qu'il allait en faire, lisant d'autres romans ou essais qui viendraient irriguer sa propre réflexion, son travail, sans qu'il sache jamais comment ni quand ce qu'il croisait viendrait précipiter dans ses pages, lisant le monde dehors par l'intermédiaire de l'écran, d'Internet dont il saisissait peu à peu l'extraordinaire richesse, la praticité aussi, ainsi, Marcel était heureux, disposant soudain, par le fait d'un phénomène mystérieux dont ils n'avaient pas encore reparlé, d'à peu près tout ce dont il avait jamais eu besoin sans quitter les quelques mètres carrés, beaucoup et peu à la fois, constituant l'appartement où il sentait à tout instant persister les traces immatérielles des habitants qui avaient occupé les lieux avant lui, avant Emma, avant le jeune couple qu'Emma n'avait fait que croiser lors de l'état des lieux mais qui l'avait marqué, Emma l'avait raconté un soir après le repas, parce qu'ils étaient tous les deux, elle, lui, d'une incroyable beauté dont elle, Emma, avait pensé immédiatement qu'elle se flétrirait, comme tout, comme tous ceux qui avaient été locataires ou propriétaires avant ce jeune couple, dont plus personne ne savait qui ils avaient été mais dont quelques traces restaient, dans une danse évanescente de particules peut-être, de molécules ayant pris l'attache des planchers comme des murs, de souvenirs pendus dans l'air, totalement invisibles, attendant de croiser une imagination à même de les faire revivre ainsi que le font de vieux costumes oubliés dans les penderies elles-mêmes oubliées dans ces maisons fermées où l'on revient des décennies après qu'un notaire, un huissier, en ait fermé la porte.