Ainsi, Marcel, lisant sa propre œuvre dont il découvrait ce qu'il allait en faire, lisant d'autres romans ou essais qui viendraient irriguer sa propre réflexion, son travail, sans qu'il sache jamais comment ni quand ce qu'il croisait viendrait précipiter dans ses pages, lisant le monde dehors par l'intermédiaire de l'écran, d'Internet dont il saisissait peu à peu l'extraordinaire richesse, la praticité aussi, ainsi, Marcel était heureux, disposant soudain, par le fait d'un phénomène mystérieux dont ils n'avaient pas encore reparlé, d'à peu près tout ce dont il avait jamais eu besoin sans quitter les quelques mètres carrés, beaucoup et peu à la fois, constituant l'appartement où il sentait à tout instant persister les traces immatérielles des habitants qui avaient occupé les lieux avant lui, avant Emma, avant le jeune couple qu'Emma n'avait fait que croiser lors de l'état des lieux mais qui l'avait marqué, Emma l'avait raconté un soir après le repas, parce qu'ils étaient tous les deux, elle, lui, d'une incroyable beauté dont elle, Emma, avait pensé immédiatement qu'elle se flétrirait, comme tout, comme tous ceux qui avaient été locataires ou propriétaires avant ce jeune couple, dont plus personne ne savait qui ils avaient été mais dont quelques traces restaient, dans une danse évanescente de particules peut-être, de molécules ayant pris l'attache des planchers comme des murs, de souvenirs pendus dans l'air, totalement invisibles, attendant de croiser une imagination à même de les faire revivre ainsi que le font de vieux costumes oubliés dans les penderies elles-mêmes oubliées dans ces maisons fermées où l'on revient des décennies après qu'un notaire, un huissier, en ait fermé la porte.