Cuir

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" De lui aucun placard, aucune malle, aucun sac de plastique glissé dans un recoin du grenier presque vide maintenant mais que j'ai connu empli presque à ras n'a gardé trace et si quelqu'un le porte encore quelque part, ce dont je doute quand même vu la piètre qualité du produit qu'avec le recul, le temps qui a passé, les années, je subodore d'ici , si quelqu'un donc le porte encore, il doit être dans un piteux état à moins d'un vrai miracle, une péripétie de l'histoire en h minuscule, on peut imaginer, ce n'est pas impossible, un oubli du vêtement plié et demeuré sans être touché de tout ce temps mais si je venais à le retrouver, je ne sais même pas si je pourrais le reconnaître, ce n'est plus qu'un vague souvenir alors que tout de même, je l'ai tant désiré puisque c'était la mode alors, le dernier chic, enfin, dans la région, j'ignore ce qu'il pouvait en être ailleurs, dans les grandes villes, les capitales quand pour ce qui nous concernait, dans nos villages couchés le long de leur rue centrale les structurant comme une arête de poisson, nos minuscules villes qui n'étaient guère que des villages obèses, nous en rêvions la nuit, et moi avec, tellement, d'avoir un blouson tout en cuir. "

" Il y avait eu quelques années auparavant ce film qu'à dire vrai je n'ai jamais pris la peine de voir, jamais pu alors, au moment de sa sortie, nous n'allions pas au cinéma que d'ailleurs il n'y avait pas à proximité, ce qui fait qu'à supposer que nous aurions eu l'envie — et comment peut-on avoir l'envie d'une chose dont on ignore quasiment l'existence—, il aurait encore fallu trouver un moyen de locomotion et donc, expliquer au chauffeur pressenti, dans l'espoir de décrocher son assentiment, déclencher ce mouvement de presse que suppose un départ soudain, imprévu, que nous étions disposés à passer deux heures vacants dans une salle obscure à regarder sur un écran géant des êtres de lumière jouer une vie inventée après que lui, le chauffeur, ait brûlé son essence, autant dire son argent, pour nous transporter à M*** ou S***, perdre son temps avec nous, puis revenir... "

"... l'autre attendant maintenant seul sur le trottoir jusqu'à ce qu'au loin arrive sec, légèrement aigre, déjà puant, le bruit d'un moteur mobylette bientôt suivi de l'appareil sur lequel juché arrive un autre blouson noir également qui derechef se gare au vague, le héros du jour, du collège, remontant son col épais, mettant sa main dedans la poche, l'adversaire terminant de caler sa béquille faisant de même, les deux s'approchant maintenant l'un de l'autre puis dans une synchronie quasi parfaite, une chorégraphie, sortant de dans leurs poches respectives, chacun, une chaîne à vélo se déployant de part et d'autre telle un serpent dans le silence, une scène de film vous dis-je devenue réalité..."

"... et nous voilà devant les tas parfaitement pliés que fait l'offre bariolée du vendeur choisi déjà en train, nous sommes à peine arrêtés, de nous servir son baratin rodé jusqu'aux moindres de ses recoins, on dirait une musique, il suit sa partition et devine sans doute que j'en bave d'envie, du lourd blouson tellement noir qu'on dirait un Soulages, enfin c'est maintenant qu'on peut dire cela, alors, il n'y avait autour de noir que le charbon puis la joue de nos nuits."

" Deux ou trois jours comme cela, j'osais encore me pavaner et puis rapidement, je vis qu'en fait de cuir, c'était de ridicule que je m'étais drapé, le faux voyou dont je tenais si mal le rôle n'impressionnant personne à part peut-être les oiseaux, et même pas qui ne s'envolaient que rarement lorsque je les croisais pépiant sur le goudron humide de la cour à la recherche de leur repas, de quelques miettes tombées des croissants vendus pendant les récréations aux bienheureux disposant d'un argent de poche. Pour le blouson, il disparut tout au fond de l'armoire, y demeura longtemps avant de fondre dans les trappes du temps. Pour moi je ne suis jamais devenu un combattant. Mes mains servent à autre chose. "