Révisions pour « J'ai été Robert Smith »

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sam, 06/18/2016 - 22:41 par dbourrion
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sam, 06/18/2016 - 22:40 par dbourrion
lun, 02/15/2016 - 19:51 par dbourrion

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lun, 02/27/2012 - 13:07 par dbourrion

K7

La cassette, et peut-être que toi qui est là à me lire, tu ne sais même pas de quoi je parle, ce que c’est que cela, je l’ai laissée dans ma poche jusqu’à l’étude, celle du soir, celle durant laquelle souvent, trop souvent, je le comprendrais une ou deux années après, je ne faisais rien que mettre mon casque audio et rester là toute l’heure vacant avec devant posé sur le bureau ce Walkman gris et noir et de métal acheté une petite fortune d’alors au chevelu du fond, celui qui faisait métier de chimiste, enfin, suivait alors les cours pour devenir cela et puis aussi, à ce qui se disait, passait un peu trop de temps le nez dessus ses éprouvettes à sniffer tout ce qu’il pouvait, ce que je n’ai jamais constaté de visu, mais qu’il était très spécial, souvent, ce qui ne l’a pas empêché d’être très correct dans la transaction – le Walkman, je l’ai gardé tellement longtemps qu’il doit encore traîner quelque part je ne sais où, peut-être, seulement, dans les étagères de mes souvenirs.

Qu’on s’imagine ce que c’était alors, dans la campagne d’où je suis et suis toujours resté même si je n’y suis plus au moment où je parle, là-bas, dans la vallée à la terre noire et grise et brune et grasse lourde que fendent toujours aussi difficilement les socs quand bien même maintenant ils sont lancés dans le ventre du sol par des machines inimaginables par ceux d’avant que j’ai connu, quand même, qu’on s’imagine, donc, ce que c’était que de faire ça, se laisser les cheveux pousser jusqu’au plancher au moins (on exagère un peu disons jusqu’aux épaules) et puis un soir en faire une chose ébouriffée qu’on essayait de faire tenir à force de gels de sucre et d’eau à force de bras aussi qui remontaient les peignes des pointes à la racine manière de mettre le boxon dans les mèches brunes, qu’on s’imagine cette folie toute relative mais folle quand même.

La suite maintenant : la route dans la voiture empruntée et ceux croisés alors le long des villages longs endormis dans la nuit tombée et qui doivent encore en rire ou en faire cauchemars, d’avoir vu passer cette guimbarde usée jusqu’à la corde et d’une improbable couleur qu’on pourrait définir par vert d’eau croupie conduite par quelque hirsute – c’était moi – à visage grimaçant de clown – c’était moi – dont les yeux de noirs surchargés – encore moi – les fixaient le temps de la rencontre avant de disparaître au virage suivant.

(...) la route et les panneaux qu’on déchiffrait comme on pouvait, les marches arrières sans y voir rien et qu’on aurait pu basculer au fossé à chaque fois compromettant alors à l’évidence la suite qui serait devenue du coup d’aller frapper à quelque porte pour trouver un paysan un tracteur pouvant nous tirer de là, les embranchements pris à la dernière seconde, le bon endroit enfin, le nombre de voitures garées n’importe où et augmentant à mesure qu’on arrivait vers le centre du bourg confirmant qu’on y était que c’était là, le bruit enfin qui commençait à se répandre par les vitres fermées et ce battement sourd de la sono – c’était donc là.

Le reste sera à l’avenant de tout ce qui précède, une errance ridicule et solitaire dans la fête triste du soir et donc point de groupies totalement hystériques d’avoir attendu sous la pluie que sorte de la salle leur idole point de délires backstage de fêtes de boeufs de drogues de filles jusqu’à point d’heure jusqu’aux aubes de bitume gris et gras rien de tout ça de la légende qu’on s’inventait au lycée à partir des bribes collectées dans cette sorte de magazines dont on s’apercevrait des années après, une fois les cheveux devenus ras, qu’ils existaient toujours...

Je ne savais pas encore, ne pouvais deviner que lui et moi, Robert Smith et moi qui étais lui, voulais du moins être lui, tentais de l’être, nous nous rencontrerions des années après ce que je raconte là, nous croiserions à peine plus loin, plus haut, dans une salle de concert poussée sur une montagne de rien, une sorte de crassier jeté au milieu de nulle part et sur lequel on avait monté, je n’ai jamais compris pourquoi ni comment, une espèce d’énorme entrepôt où ce soir-là, jouait le groupe et où évidemment j’étais aussi...

(...) et puis bien entendu, ce moment-là où descendant dedans la rare foule, lui, Robert Smith, passa à me frôler sans paraître me connaître quand je me disais qu’il se ressemblait terriblement dessous la couche des fards, qu’il était très exactement ce que je l’avais rêvé depuis tout ce temps qui avait été assez long pour que les posters dont ma chambre était couverte et jusqu’à son plafond qui me faisait ainsi une nuée d’eux, le groupe, se soient décollés à force de soleil et d’heures et de nuits passées dessus les travaillant et les sapant...

(...) à ce moment où Robert Smith glisse jouant entre ses adorateurs dont j’étais encore lui faisant une respectueuse haie d’honneur – personne pour le toucher ou alors juste à peine des frôlements et tout là-haut sur la scène immense le reste les autres persistant le show dans une sorte de routine inamovible qui se termina évidemment quand même trop tôt, les maigres bataillons de spectateurs (dont certains encore étaient Robert Smith comme je l’avais été) quittant la salle sans piper mot pour retourner dans le froid dehors en même temps que moi qui, au moment précis où s’éteignit la dernière note, eut le sentiment très net que se rompait quelque chose en moi, peut-être, le dernier lien qui me retenait à ce passé passé...

(...) l’ultime soubresaut fût de reconnaître ou de croire de, dans les tribunes où quelques transis s’étaient réfugiés en attendant je ne sais quoi, un improbable rappel, l’idole elle-même venant jeter un oeil dans la salle vidée, reconnaître, donc, une silhouette et un visage de ce temps-là ou du moins quelqu’un dont je voulais croire que c’était la personne qui, justement, devait être là à ce moment et donc l’était puisque je le désirais ainsi.

(...) rien de tout ça de la légende dorée qu’on s’inventait au lycée des heures durant vautré sur les mauvais fauteuils aux teintes passées usées par des fesses et des fesses à jeans toujours pareils à partir des bribes collectées dans cette sorte de magazines dont on s’apercevrait des années après, une fois les cheveux devenus ras, au hasard d’un feuilletage de kiosque entre deux trains, deux villes, deux lieux dont on ne saurait rien jamais tellement on y passerait vite, tellement tous les kiosques et toutes les gares finissent par se ressembler, qu’ils existaient toujours, les magazines, même titre, même ton, mêmes couleurs et mêmes poses des stars sur les posters toujours centraux que seulement maintenant on ne décrochait plus en dépliant soigneusement les agrafes dont toujours avant on se plantait les pointes mauvaises dedans la pulpe du doigt, rien de tout ça, donc...

Pour le retour on fera court : la tournée des amis que l’on accepte de déposer malgré que l’on n’en puisse plus d’une fatigue rentrée qui fait que chaque virage panneau tilleul est un danger ou un refuge et qui s’endorment (les amis) d’un sommeil d’enfant au bout des cent premiers mètres, leurs épaules que l’on se secoue pour les sortir du trou sans fond des rêves ennoyés des alcools, les derniers kilomètres seul à fond de caisse avec la tentation au plus vite d’une ligne droite d’y aller voir dans le fossé pour essayer ce que c’était, les basses qui tapent et amusent les lapins qu’on réveille en traversant la campagne grise...

Arrivé sain et sauf, le garage et le cliquetis moquerie du métal noir moteur surchauffe puis l'ascension des escaliers en essayant de faire le moins de bruit possible, tâche connue de tous et toujours impossible.

Ensuite, penser à se démaquiller, à enlever de ses yeux ce charbon qui y avait coulé, et faire là des gestes inverses de ceux d'avant, quand on avait tenté la transformation – se dire que Robert Smith alors, le vrai, vivait comme ça, était comme ça, plus souvent à la glace que sur les scènes donc, une vie étrange, une vie de maquillage.

Enfin, le lit, le mur de livres dont on ne lirait peut-être sans doute jamais tout, et juste au-dessus de l’oreiller, le groupe au firmament dont les regards convergeant donc vers l'ersatz semblaient quelque peu ironiques  : on l’aurait été à moins, à constater que la star d’un soir était déjà redevenue ce qu’elle n’avait jamais cessé d’être, rien ni personne.

Entrons, passons le videur qui a sans doute vidé quelques bières déjà et commence seulement son marathon à lui, ne lèvera pas un sourcil devant l’escogriffe décoiffé, habitué sans doute à en voir des vertes et des pas mûres ou ayant perdu depuis longtemps toute ambition de croiser quelque chose de remarquable – je pensais l’être pourtant, l’étais mais pas pour les raisons que je voulais, ce qui ne changea rien, le cerbère ne broncha pas, ne comprit pas qui j’étais, ne chercha pas non plus puisque après tout, j’étais manifestement inoffensif. 

(...) passant les nuits évidemment seul comme il convient, comme il faut l'être pour avoir de quoi en parler ensuite, debout les bras ballants devant la chaîne poussée à fond, on a pensé au casque sans quoi il ne se passerait pas longtemps avant que tout soit éteint par les parents en colère, on n'envisage même pas d'ailleurs de ne pas être casqué et puis ainsi isolé de tout l'univers et du reste, on danse seul dans le noir, danser il faut le dire vite, cela ne ressemble pas à ce qu'on voit sur les pistes dans les boîtes, je n'ai jamais su faire cela alors moi Robert Smith que personne ne voit je suis seulement debout ballant me balançant vaguement cela suffit ce qui compte-là c'est ce qui se passe dedans que rien ne peut décrire, une transe qui dépasse tous les mots, on pourra apprécier le paradoxe et ceux ou celles qui ont connus même danse pourront se reconnaître, je les laisse sourire, je ne les invite pas, ce genre de ballet se pratique seul et son ridicule sage ne tue même pas, heureusement, nous serions déjà tous morts — pour les blessures c'est autre chose, oublions-les, elles sont bien loin maintenant...

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