Corps

J'ai vu ces corps que nous emmenions sur traîneaux de fortune faits d'une toile cirée jusqu'à l'extrême limite du ban pour les y entasser dans l'espoir insensé et jamais réalisé que quelqu'un venu de l'autre côté les emporterait et nous débarrasserait de leur puanteur que le froid ne contenait plus, j'ai vu les monceaux qu'ils faisaient couchés les uns sur les autres sans autre forme de procès et sans forme du tout, j'ai les oiseaux noirs et gras tellement que leur vol n'était plus que sautillements poussifs se battre et becs et pattes pour le meilleur des chairs qu'ils arrachaient et faire d'eux, des hommes et puis des femmes que nous jetions tels sacs vides, d'immenses charniers aux os blanchis et propres, enfin, parfaitement sucés et nettoyés comme jamais ils ne l'avaient été de leur vivant.

Presque joyeux
ces cadavres, ce carnage ressemble à une fête
et
- autant l'avouer -
correspond à un désir
comme un parfum tout autour de ce monde
d'une telle catastrophe vivifiante.