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Il y a eu ce moment où j'ai cessé de lire, ce moment où tous les mots me sont sortis des yeux, ont été de trop, n'ont plus été les compagnons que je connaissais de longue date, qui venaient avec moi partout où j'allais et étaient tout le temps et moi, et beaucoup plus que moi, et toujours plus que moi dans ce qu'ils portaient du monde et de moi dedans, il y a eu ce moment où les lignes, les sentiers qu'ils faisaient pour moi depuis des années ont perdu d'un seul coup tout sens, toute parole, où ces lignes sont devenues un fatras sans queue ni tête, un tas, une sorte de salmigondis ennuyeux dans lequel je ne distinguais plus rien et qui ne me donnait plus qu'une envie, celle de tout poser, de me lever, d'aller marcher dans une sorte de silence, dans cette sorte de silence où l'on vit quand on vit sans les mots.

Il y a eu ce moment où j'ai cessé de lire et juste après tout a été différent, tout a été pareil — mon monde s'est effondré mais pas tellement plus que chaque jour, pas tellement plus, et j'ai vu alors qu'en fait, mon monde était depuis toujours cette chose à ras de terre posée et que je relevais comme je le pouvais tout le long du matin, tout le long de l'après-midi, et comme cela encore jusqu'au soir, tout le long des pages dont je parcourais les champs et les bois en essayant d'y comprendre quelque chose, d'y voir quelque chose, une trace, un signe, une discrète marque qui me conduirait à trouver comment faire tenir tout cela, la poussière de mon monde, son sable, enfin solide et droite et robuste face au vent que faisait la grande roue du temps, son mâchonnement incessant, ce broyement qu'on entendait, pour peu que l'on tende l'oreille, par-dessous le bruit sourd de nos paroles.

Je me souviens de ce moment où j'ai cessé de lire mais je ne me souviens plus du livre que je lisais, de l'écran que j'étais, des mots qui passaient exactement comme les voitures que je voyais et vois toujours courir derrière la vitre telles des bêtes folles, je n'ai plus souvenir du titre et de l'auteur, je ne sais plus cela et on m'en excusera, j'ai mémoire seulement de ce moment où ma lecture s'est arrêtée et où j'ai su, exactement senti, que toute lecture était maintenant morte pour moi et à jamais, que je n'ouvrirai plus jamais un livre, ne prendrai plus jamais en enfilade des paroles qui étaient des canyons d'où je sortais essoufflé, n'irai plus au bout d'une page pour atteindre au bout de moi et pour y découvrir des mois qui étaient autres et pourtant pas tellement, pas tant que ça, j'ai senti ça, ce craquement comme celui de la glace sur laquelle on s'est risqué et dont on sait à sa seule tonalité qu'elle va s'ouvrir et vous avaler comme ça tout cru tout nu et que ça ne fera pas plus mal que cela et moins de bruit encore, même pas assez pour que la neige bouge sur les branches basses des arbres.