Briser la glace / Benoît Vincent

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à Frédéric Mora

Parce qu’à force de la regarder, toute l’eau du monde s’était figée.

Les attentions sont plus sournoises que l’indifférence, elles soudoient mieux, elles boivent plus. L’autre, ton regard, je l’avais laissé filer sur moi, par mégarde, et du temps que je me retourne, déjà, l’autre, son regard, j’étais pris, piégé. 

Tout ce mouvement de la foule n’est possible que parce qu’aucun œil ne plonge, aucun gouffre ne s’ouvre. C’est une mécanique, en somme. Toi, tu disais.

Et tu chantais. Une vieille rengaine de Joy Division. Je ne te suivais pas.

Je te suivais. Moi. Du regard. Par contre. Toi. Tu disais.

Tu chuintais. Ce n’était plus un chant, c’était une plainte. Et c’était beau. Tu disais.

Dehors, les eaux formaient des barrières, des barbelés. Par endroit, les rues étaient bloquées. Les pompiers n’arrivaient à rien. On n’avait jamais prévu d’eau droite. 

Bien entendu les habitations se figeaient de même. Le froid faisait comme résonance, et les gens ne parlaient plus. 

Tu ne chuintais plus, tu vibrais. Tu ne vibrais pas : tu marchais. Derrière certaines fenêtres, l’opaque était si épais, la glace faisait paysage, devenait l’air, tu disais.

On forait, la ville sous la glace, c’était invivable. On ne pouvait rien toucher, toutes les parois brûlaient. Tu tombas alors en catatonie. Tu avais élu domicile auprès du poêle qui crachait peu, inapte à lutter depuis l’intérieur.

Tu lisais, ne lisais plus, ne finissais plus de lire et ne finissais aucun livre. Tu t’assombrissais. Tu disais.

Seul le vent. Tu disais.

Donnez-moi seul le vent. 

Il fallait assécher la ville. 

A cause du sel, nos peaux se creusaient de crevasses, nos lèvres étaient repues, distantes, imperméables. Nos doigts des aiguilles c’était, toi. Tu disais.

Où étaient les soleils, tu les réclamais, tu criais dans le vague, je devais bâillonner cette bouche obstruée. Où étaient les soleils, tu les enviais, tu les rêvais.

Je t’ai surprise engluée dans ta propre voix. L’air t’avait saisie, tu étais fragile, cassable dans la stupeur ininterrompue.

Je regrettais ton chant. Je me lamentais. Je ne regardais plus loin, je ne voyais plus dehors.

Tu disais. Tu ne disais plus.

Je m’affaissais.

Puis tu es sortie, tu as brisé la glace ; la Première. Peut-être un pouls avait tout à coup détonné. En marchant la pellicule craquait. Tu souriais. Ton visage se mit à respirer. Tu ne chanterais plus. Tu disais.

Tu ne dirais plus. Tu disais.

Tu marcherais. Il fallait redoubler d’eaux, tu savais un puits, tu es partie. Tu l’as suivie. Tu disais. L’une, et l’autre regardait. Vous avez défait les cloisons. Tout à coup de l’herbe, du goudron, tout était une fête, un déchet, une canette, un papier froissé, dans la rue. 

Le sol ouvrait.

La glace faisait un œil puis deux, peu à peu, les moteurs redémarraient. C’était passage, souvenir, légende. Tu ne chantais pas encore, mais la voix refluait, refluait, refluait...

Tu l’avais quittée. La ville.

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