Plis entre plis

La première fois je n’ai même pas passé la troisième page, le souffle me manquait et épuisé coureur aux jarrets morts j’ai lâché prise au beau milieu d'une phrase sans fin, j’ai reposé le livre trop gros, je suis sorti là où dehors une nuit tombait sans bruit aucun, cette surprise qu'elle pouvait, on sentait l'eau autour respirant morte, c'était seulement une apparence qu'elle se donnait, elle savait bien quand elle voulait manger les bords, manger la terre, les chiens font ça, ça arrivait, on voyait donc la ligne grise passer les traces aux ponts laissées par ceux d'avant pour souvenir, crue de 18**, celle de 19**, à un moment il y avait nos respirations pendues, est-ce que ça continuait, des gars venus d'on ne savait où levaient les panneaux qui bloquaient le déversoir, tournant de grandes vis noires de peinture et de graisse, dessous ça dégueulait large de deux bras, c'était l'endroit où des kayaks aussi parfois venaient à l'entraînement et plus rarement, compétitaient, tu parles d'un mot, je ne sais même pas s'il existe réellement, une fois même cette eau avait envahi les sous-sols, avant que j'arrive là, elle avait avalé ces niveaux bas où dormait toute une bibliothèque, on imagine les livres dedans collés jusqu'au plafond, des poissons blancs flottants, à la décrue on les avait péchés séchés rangés ailleurs dans l'autre bibliothèque, celle où j'ai perdu tout mon souffle, les livres n'aiment pas l'eau, cela les fait gonfler devenir gras et même secs ils demeurent pour toujours boursouflés et poudreux comme malades, c'est dans l'un d'eux monté que j'ai buté contre ces phrases, un océan, dans un livre sauvé des eaux, tout ça était logique quand j'y repense.

à suivre

Une première version de ce texte a été publiée
par l'Association des Lecteurs de Claude Simon
Merci à @cgenin pour l'invitation

source de l'illustration : wikimédia commons