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Ils mouraient considérablement. À l'aube, le temps, les choses, le monde reprenaient leur place, autant que c'était possible quand eux, leurs corps à présent reposant, venaient seulement à refroidir lentement dans le jour renaissant. Nous savions pas pourquoi il fallait que la nuit arrive pour qu'ils s'en aillent, à croire, vraiment, qu'il leur fallait finir coûte que coûte le jour, le dépenser, aller jusqu'à son bout. Nous attendions, assis autour que vienne l'heure. Elle arrivait. Les murs se retenaient de craquer, dans ces maisons toujours en mouvement mais dont personne ne pouvait voir les gestes.

C'était l'hiver le plus souvent, avec son gel qui était une serpe se glissant de partout entre nos vêtements et puis nos peaux qui n'avaient pas besoin de ça pour frémir à foison. Je n'ai pas souvenir d'un printemps. Je n'ai pas toujours été là, appelé ailleurs pour d'autres moments, ou arrivé trop tard, ou plus logiquement, même pas né encore — cela viendrait mais d'aucuns déjà seraient passés vers l'ailleurs.

Je sais que ce qui se passe dans ces pages ne sert pas. Je sais que cela ne change rien. Je ne sais pas faire autre chose. La langue qui arrive vient aussi quand elle le veut, et c'est toujours qu'elle vient.

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Après, juste derrière, arrivaient les sanglots. C'est notre marée qui monte. C'est aussi son ressac. Il reste de même après le sel, les traces qu'il achemine le long du sable, ce serait une peau que nul ne se dirait surpris.

Le premier, c'était le dernier de la génération d'avant, celle avec force moustaches et bretelles sur chemises blanches. Cette génération-là, vidant verre après verre dans la salle enfumée du café qui a existé, à ce que l'on m'a dit, dans la rue de derrière. Cette rue où plus personne ne passe devant la maison jadis café, maintenant habitation de bric, de broc, de passage. Des familles y habitent. Elles ne se mélangent pas. Elles ne nous croisent pas. Nous les regardons de loin poser leurs meubles. Vivre. Repartir. Parfois, les pères nous font un signe, auquel nous répondons. C'est la force de la loi. Celle de l'hospitalité qu'on doit même aux inconnus. Même aux étrangers. Même à bonne distance.

Lorsqu'ils ressortent la nuit est là. Ils avancent comme ils peuvent, dans le village passé au noir. Ils savent leurs maisons, ils savent le couloir. Ils savent l'aire devant, le fumier haut comme ça. Les poules mussées dessus. Les vaches qui dorment à gauche, les humains sur la droite. Le foin est au-dessus là où il reste de quoi. Le feu presque éteint, avec ses grands yeux rouges. La braise dans ses draps gris. Les enfants qui remuent, et sont tête-bêche par trois. Le temps dessus la table, à côté d'un broc d'eau, d'un verre abandonné. La pierre pour la vaisselle. L'armoire. Le lit où dort la femme, qui ne se tourne pas. Le sommeil comme un coup ramassé plein visage.

Reste que nous revenions. Notre chauffeur nous emmenait. Nous ne décidions rien. Le tropisme de l'eau. Celui de la cahute. La force des routines. Celles des promesses quand même, de pêches miraculeuses. Se résolvant toujours de quelques poissons gris argent. Frétillant minuscules dans l'eau d'un seau de fer blanc. Que nous retrouvions, le soir, roulés dans la farine. Dans le beurre fondu. Grillés, dans nos assiettes. Où leurs martyrs faisaient une sarabande triste. Ne nous empêchant pas de les croquer avec forces grimaces censées exprimer le délice qu'était cette dévoration. Le craquement de leurs corps rôtis dessous nos dents.

Du peu, je sais encore les vaches amenées à paître dans des prés même pas enclos. Là-haut, où sont aussi les vignes. Les enfants surveillaient. Jouaient. Dormaient à l'ombre des arbres sur le flanc pile au Sud. Parfois on retrouvait les bêtes à l'autre bout du ban. La ceinture du père servait à la fessée. Personne ne protestait. Il y avait les bêtes à traire. Il y avait l'étable à nettoyer. La paille fraîche à descendre du grenier. Le fumier à charger sur la brouette plate. À entasser sur celui de la veille. De l'avant-veille. Des jours depuis toujours.

Sur la stèle de marbre gris clair, il y a une plaque évoquant l'aventure. Les pièces échangées. La maladie en fait. Rien ne témoigne de la fête. Rien ne raconte les fous rires. Les barbecues. Les jours sur le chantier. Les cailles. L'odeur de la peinture. Les brochettes nous laissant les lèvres à vif dans la ville de l'autre côté d'une frontière ridicule. La voiture à tombeau ouvert. La cueillette des poires. Le vent dans les herbes hautes. Rien ne témoigne de ce que les mots ne nous suffisent pas. 

Quand le week-end arrive, il passe son équipement. Il rejoint des amis que nous ne verrons jamais. Ils ont construit sur les lèvres du bois un cabanon de chasse. À la croisée des passées de gibier. Du moins, c'est ce qu'il dit. Pour y avoir été une fois, je n'ai vu que des arbres. Et des champs vautrés au soleil. Oublieux de la rosée tendre. De cerfs, de biches, de daims, de sangliers, je n'ai pas vu une ombre.

À l'inventaire il faut ajouter l'essentiel. Les cartons allongés, pliables, des paris PMU. La pince sans laquelle ces cartons ne servent qu'à encombrer. Il est des milliers de joueurs de l'époque qui jouent à espérer changer de vie. Troquer la leur pour celle de millionnaire. Il ne rate pas une occasion. Il y passe les dimanches quand l'organisation du service des repas l'y autorise. Sinon, il s'occupe de cela le soir, en rentrant de l'hospice. Dans la salle à manger sur le devant.

Dans la cohue avant, devant l'église, il n'y avait que des visages. Des vêtements noirs. Des larmes. Des embrassades. Des vieilles femmes sans nom. Des mains fripées serrant d'autres mains fripées pareillement. Ébouriffant des têtes d'enfants. J'ai vu cet homme qui était lui. Il m'a fallu toute une messe pour enfin le connaître. Le pardessus peut-être, la casquette différente. L'environnement, qui nous fait qui nous sommes. Il manquait le bouchon, il manquait la cuillère. La cabane manquait. Il manquait tout autour la douceur des roseaux. Le rectangle plat du ciel. Le mystère gris de l'eau.

Les saules sont toujours là. Les hommes qui fumaient ont disparu. Il n'y a plus de robes fleuries à l'horizon. Quand on escalade le talus, on voit de gigantesques nénuphars qui envahissent la moitié du silence. Revenu au bitume, encore quelques frôlements, des branches d'arbres, de petites routes ensuite. Presque des chemins. Une ferme si isolée qu'on en frissonne, dans la ligne droite. L'usine enfin. On distingue parfois le panache de sa cheminée.

J'ai vu quelques rares photographies où il figure. Du temps d'avant le temps. De celles où les failles de la technique nous laissent à croire que le noir et le blanc étaient les seules couleurs du monde. Au point qu'on se surprend, puisque depuis d'autres techniques permettent d'élargir la palette, de rendre à la réalité d'alors, figée, son apparence vraie, à sursauter lorsqu'on en croise des images colorisées. Mais ce n'est pas le cas ici. Pas de couleurs. Un camaïeu seulement, dans les tons gris. Sur tous les rectangles de papier, dans tous les groupes, c'est toujours le mieux mis. Toujours le plus soigné. Le seul parfaitement coiffé. Le seul dont les vêtements ne sont jamais froissés, même si la pose est nonchalante. Même si l'on devine aux sourires qu'un chahut vient de se produire. Il y a dans l'image la différence qu'il met. Et les trous dans l'histoire.

Revenu, il n'a plus jamais été même. Trouvant sa chambre vidée devenue un débarras où s'entassaient des choses et d'autres. D'énormes araignées assoupies dans leurs toiles. Un fatras inutile d'objets dépareillés. Des valises vides emboîtées telles des poupées russes. Ce qu'on ne savait pas où déposer, terminant immanquablement dans la pièce au départ vide, et puis là pleine comme un œuf. La première nuit, celle de son retour, on avait poussé tout cela dans un recoin, pour dégager la place où poser un matelas sur lequel il était tombé d'un seul coup. Tellement d'années après, la famille toute entière le pensait enterré dans un recoin de champ. Sous des arbres étrangers. Ou disparu dans les décombres de l'une des villes rasées, brûlées tellement qu'elles ressemblaient à des amas d'ossements. À dire vrai, ce n'est plus lui qu'on attendait, c'est un courrier apporté par le maire mal fagoté dans son costume de paysan, dont la lecture aurait révélé où les combats l'avaient donc couché. Dans quelle terre. Sous quels gravats. Nulle part peut-être, comme tant de combattants avec lui, ou bien en face, dont on ne retrouvait plus rien que leur plaque bosselée, voire moins, les os, la chair mâchée par les obus.

Ce qu'il raconte parfois, avec l'âge avançant offrant une distance qui protège, ce sont des bribes. Des anecdotes. Elles forment un patchwork cousu de moments délavés. Il dit souvent les appels de nuit. Les cris pour les sortir de leurs paillasses mangées de puces. Les lignes grelottantes qu'ils font durant des heures dans les dents de l'hiver sous les pointeaux des projecteurs. Le rien de protection apporté par leurs hardes ne couvrant pas grand chose. Les erreurs de comptage qui mènent à tout reprendre.

Il faut s'y méfier des virages. Des herbes hautes froissées. Des animaux qui passent à l'improviste jaillis d'on ne sait où quand ils ne sont pas soupçonnés. Des promeneurs prenant la route pour un sentier facile. Des chasseurs perdus au fond des blés, des ares de maïs d'où leurs têtes, leurs yeux, ne dépassent pas. Leurs nerfs ont la gâchette facile. Ils prennent le moindre mouvement saisi du coin de l’œil pour un sanglier fou. C'est parfois simplement une auto qui passait dans l'aube seulement levée mais la balle est tirée.

La cabane s'effondre lentement sous la guerre des pluies, la traîtrise des neiges finissant par peser des tonnes. Sa porte bat toute la nuit. Seul le vent lui rend visite encore, ou de furtifs animaux dont les museaux tendus explorent. Des enfants passent parfois, au milieu de l'été. Ils ne poussent pas loin. Les murs alanguis les effraient. Le toit pend de guingois. Un jour, un orage enragé en a arraché la moitié. Les poutres demeurent à nu, et des tuiles brisées éclaboussent le sol de leur rouge usé. Les grappes sur les sarments vieux de cent ans disent un ravage d'étourneaux.