Révision Operations
26/07/2022 - 15:24 par dbourrion

Révision actuelle

Sur la table, ce soir-là, je n'ai plus souvenir du menu, mais ce devait être roboratif tout autant qu'indiscutable. Ce dont je me souviens parce que c'était systématique, c'est des trois bouteilles, une de vin, une d'une eau gazeuse, et la dernière de limonade, y trônant. Le flux était continu. Tous les samedis, l'épicier en livrait les caisses, de lourdes machines en bois noirci à force de manipulations, de passages ici et là, probablement entre toutes les mains des familles du village, et reprenait à l'inverse les caisses de bouteilles vides en un ballet parfaitement rodé. Une forme d'échange, du type de ceux qu'on voyait se faire dans les films d'espionnage quand des mecs en imperméable et chapeau mou lâchent sur un pont brumeux, la nuit, leurs prisonniers cependant que ceux d'en face font exactement de même, le tout dans une tension qui, quand même, n'était pas présente là, quand l'épicier, arrivé avec son break, livrait. C'était un vrai confort. Nous avions simplement à sortir les caisses vides, rentrer les pleines, quand je me suis toujours demandé combien de centaines de milliers de litres cet homme-là avait ainsi charrié de toute sa vie. Quelle force ça demandait parce qu'à vrai dire, pour moi, juste de rentrer nos caisses rechargées, j'en étais épuisé. À ma décharge, j'avais peu d'âge, guère de muscles quand lui, nettement plus.

Cliché : matches and sticks par Dániel Z. Aczél

Pour le coup, nous étions dans la merde. Au sens propre, ou presque. C'est un automne, je crois, ou peut-être un printemps, mais cela importe peu à part si cela nous renseigne sur le débit de l'eau du ruisseau qui fait scène. Il me semble que nous portons nos pantalons longs, ce doit être l'automne, ou une fin de saison. En août, ici, personne ne peut tenir sinon en short, l'été est un couvercle sous lequel une chaleur dense comme un bloc de plomb recouvre tout. Et puis, durant les grandes vacances, l'air est si sec que le ruisseau devient une grise chenille mollassonne cachée sous ce qu'il reste de roseaux. Or nous avons besoin que le ruisselet soit plus que ça, idéalement, un fleuve comme la Loire dont on nous parle en cours de géographie bien que de toute évidence, il faudra se contenter de ce que nous avons sous la main : il y aurait la place, dans la vallée, pour que quelque chose de majestueux la noie entièrement mais dans ce cas, le village ne serait pas là, et nous pas plus. Va donc pour l'automne au bord du ruisseau que les dernières pluies ont fait grossir assez pour qu'il tienne tout juste dans son lit.

Cliché : matches and sticks par Dániel Z. Aczél

Le truc surtout qu'on aimait, là-bas, c'était cette petite salle où des historiens s'étaient acharnés à reconstituer une tranchée avec tout le bazar autour. On y trouvait un cirque indescriptible, à croire que personne ne prenait le temps de ranger ses affaires pendant la Grande Guerre — nos chambres auraient été dans un tel état, nous, on se serait retrouvés privés de télé pour au moins trois mois, minimum. En fait, on ne dinstinguait pas grand-chose tellement tout semblait peint d'une grisaille qui était, comme le guide le disait avec sa voix de basse, la terre remuée tellement qu'à force, elle recouvrait tout de sa patine lugubre. Il parlait bien, le guide, même si nous, on était surtout intéressés par se montrer les trucs qu'on reconnaissait dans ce bordel, des morceaux de fusils, des lambeaux d'uniformes, un tronc d'arbre tordu comme on n'en avait jamais vu, de la vaisselle en tôle, des fils barbelés en veux-tu en voilà et puis surtout, ici ou là, des morceaux de corps qui nous faisaient bien marrer. Enfin, quand les copains nous regardaient parce que sinon, lorsque personne ne nous voyait, on était pas trop loin d'en dégueuler tripes et boyaux.

Reste qu'on y passait cependant que des haut-parleurs planqués diffusaient un barouf de bombes, de cris, de tirs, de gémissements, une bande-son horrible qui nous foutait le bourdon, faisait se lever les petits cheveux qu'on a dans la nuque, que le coiffeur rate toujours, au moment où on entendait le sifflement d'un obus en train de nous venir directement dessus, prêt à nous découper en charpie que les rats mangeraient au dessert. C'était vachement bien fait. On s'y serait cru. C'était presque une attraction, mieux que celles des parcs de jeux que les chanceux parmi nous, qui y allaient parfois avec leurs parents blindés de fric, nous décrivaient à leur retour aussi exaltés que s'ils revenaient de la Terre Sainte, du Paradis.