La cible, ce sera bien n'importe quoi. Un arbre plus large que les autres. Une botte de paille, une souche. Une bouteille vide. Une vieille pancarte qui n'en peut déjà plus. Voire rien, parce que l'important n'est pas tant d'atteindre une cible que de tenter. Et puis cela ne dure pas. Quelques explications, le père charge le fusil, se met juste derrière nous. Il soutient l'arme le temps que l'on prenne mesure de son poids. Puis une fois tout vérifié, nous laisse les commandes. On pose l'index sur la détente. On sent le lourd partout. On tente de viser. On ne voit rien du tout. Lorsqu'il pose sa main sur notre épaule d'une seul coup trop frêle, on comprend le signal. Le coup part d'un seul clic. C'est prendre un coup de poing venu inattendu. Ou pas aussi violent, pas tellement brutal. Sec plus qu'un sarment. C'est se retrouver sourd aussi, quelques minutes, tellement tout cela fait du bruit. Longtemps. Dans un écho qui traverse plusieurs fois toute la vallée, et rebondit. Se cogne partout. Revient. Repart. Alertant aux passages les gens dans le village, qui savent bien ce qu'il se passe là d'où viennent les tirs. Puisque chaque homme ici a reçu le même apprentissage à l'odeur de poudre.

Bureau où, assis, toujours, un homme au costume de croque-mort triste, au regard sévère persuadé de son importance incompréhensible, signait un document dont on ne voyait rien, dont on ne distinguait pas une ligne. Ce qui fait que l'homme, Ministre, Président, Sous-Secrétaire d'on ne savait quoi, aurait pu tout autant être en train de signer une feuille blanche. Ou une lettre à une lointaine cousine pas vue depuis des années, vivant quelque part en Bretagne. Ou à une amante secrète, le monsieur si discret se réjouissant alors de jouer ainsi avec les reporters. Frémissant intérieurement, sans perdre un sérieux résultat d'années d'entraînement, de prendre le risque d'être surpris, de voir tout un pan de sa vie jusque-là caché soigneusement, apparaître au grand jour, devant la France entière la bouche ouverte. Sa propre famille. Son épouse découvrant tout en même temps que les voisins. Ou, plus drôlement, terminant une carte postale à un ami, carte portant, au dos, une photographie du palais, et sur laquelle l'homme inscrit quelques mots d'amitié, ou une blague, de ces phrases toutes faites que nous connaissions tous, Bonjour de l'Élysée où je passe de bonnes vacances sous une météo très estivale.

Et puis, peut-être, piocher un peu dans les porte-monnaies de nos mères imprudentes. C'était toujours la même scène. la maison vide. Le calme. La tentation. Le porte-monnaie on sait où il se range. On s'en approche, tous les sens aux aguets. Dedans le ventre, on sent cette petite bête, mélange de crainte et d'une excitation dont on pourrait vite devenir dépendant. Dans le tiroir de la commode, c'est une bourse noire aux fermoirs argentés dont le centre est à peine replet. On pose sa main dessus, on tend l'oreille, on se saisit. On ouvre les mains tremblantes. Entre les plis, il n'y a pas grande fortune, quelques petits billets, des pièces. Un chapelet qui vient rappeler le péché. Du doigt, on touille tout ça, cette tentation encore. On réfléchit. Tout l'art est de prendre suffisamment pour que cela en vaille la peine. Pas trop, pour que le crime reste invisible, et donc à jamais impuni. Du moins sur cette terre puisque le chapelet nous a rappelé qu'on paiera tout ça plus tard, ailleurs. Dans un enfer où seule consolation, brûlera aussi le président au crâne lisse.

Je me suis longtemps demandé, me demande encore, ce qu'il a fait ensuite. Une fois la pièce quittée. S'il l'a quittée. S'il n'est pas resté hors-champ, justement. Regardant depuis son bout de lorgnette le bureau, le fauteuil, le bouquet, les feuillets. Les micros dans lesquels il avait cessé de parler, mais ce n'était pas le silence. Et surtout, fixant la caméra filmant encore un rien soigneusement choisi. Pensé. Préparé pour être exactement ce qu'il était : le rien. Je me demande s'il n'est pas resté là un bon moment. Même après l'arrêt de la diffusion. Seul dans son coin, debout, sans que personne de son équipe n'ose le déranger. Le tirer des pensées où il était. Imaginant, au bout de l'incroyable enchaînement d'objets techniques dont la caméra n'était que la partie visible, un point d'entrée, les millions de Français restant face à leurs écrans scintillants. Scotchés. Attristés, joyeux, indifférents. Ouvrant peut-être une bouteille de champagne, de mousseux. De blanc. De tout ce qu'on peut boire pour fêter une victoire. Ou pour oublier la défaite. Préparant le repas du lendemain qui serait là malgré tout. Lavant les dents des enfants avant que de les coucher. Terminant le repassage à même la table de la cuisine. Lisant un livre qui ne serait jamais terminé. Ou relu quinze fois dans une vie. Mangeant. Oubliant de manger avec leur fourchette suspendue dans l'air face à ce rien construit dans une salle de l'Élysée. Se disputant pour des histoires qui les conduiraient au divorce mais dont ils ne se souviendraient même plus, bien des années après. Tricotant une brassière pour le petit dernier. Faisant l'amour pour faire le suivant. Somnolant du fait d'un verre de trop. De bien trop de travail. De trop de tout. Mourant et parfois seul comme personne. Que sais-je, à dire vrai ? Que dire, aussi ? La liste des possibles était trop longue. D'autant que cela ne me regarde évidemment nullement. Pas beaucoup plus que lui, fût-il le président, et même sortant, de toute cette troupe hétéroclite. Presque une cour des miracles. Pas loin, sans vouloir vexer personne.