Finalement quelqu'un se lèvera pour éteindre le téléviseur, inutile d'attendre plus longtemps la nouvelle qu'une erreur s'était glissée dans les pixels, que cette technologie à peine née avait déjà joué des tours, d'autres viendraient que nous n'imaginions pas une seconde, inutile d'espérer l'annonce soudaine que c'était l'autre en fait, le grand sec chauve accordéoniste toujours un peu ridicule dès qu'il était dans la commune vie, qui était le vainqueur, nous aurions préféré mais non, il fallait bien l'admettre, le réel nous cognait de pleine face alors on va jusqu'à la boîte carrée dedans laquelle ça se dispute maintenant très fort et on appuie sur le bouton d'arrêt et tout s'éteint dans un bref flash qui ramasse l'image en un seul point très blanc au centre de l'écran, le silence revient, il n'y sur la surface lisse que les reflets de nous, certains encore bouche bée, les enfants vont au lit, on ne discute pas, on ne discute jamais et encore moins ce soir de grande catastrophe, on monte dans les lits hauts, on ne s'endort pas, dans le salon en bas de graves voix discutent et ça dure longtemps et c'est une tension qui porte révolution, une voix a dit cela qui reste suspendu lourd dans l'espace et tout le monde s'effraie parce que soudain c'est grave et on sait ce que c'est, personne n'a oublié le mois de mai 68 et la chienlit, le monde s'écroule donc à nouveau pendant que dans nos lits blottis très courts on espère le lendemain et qu'on sera tous vivants et que ce ne sera qu'un cauchemar de la nuit, au réveil je le sais il fera tôt quand même pour aller à l'école où tout sera étrange dans la cour pleine de discussions sans sens mais avant on verra confirmé dès le petit déjeuner ce que disait l'écran, sur le journal grave s'étale la tête qu'on ne voulait pas voir et c'est lui le gagnant, c'est écrit sur papier et donc c'est vraiment vrai.

Image : Susan E. AdamsNothin on TV1CC BY

Écran, ainsi, qui s'éteindra en un bref flash sur ces scènes orgiaques dont nous, plus jeunes, nous régalions quand même un peu, il faut en faire l'aveu, il y a prescription. L'image se ramassant en un minuscule point blanc posé plein centre de l'espace gris bombé avant de se dissoudre lentement dans une forme de rien. Avec ce petit bruit de transistors se déchargeant que produisait toujours le téléviseur lorsque l'on appuyait sur le gros bouton à poussoir le faisant taire. Son immédiatement suivi du bruissement de l'électricité statique crépitant, semblant se rétracter, cesser ce qu'on pensait nous irradier — tout était décidément plus bruyant alors, lorsqu'on y pense. Qu'on revient par l'esprit dans cette époque maintenant tellement loin que tout s'y mélange peu à peu. Dans un brouet d'où émergent des oranges, des jaunes, des bruns, formant liés d'improbables motifs terriblement géométriques que l'on retrouve, parfois, aux murs. Cachés sous les couches de papiers peints venus depuis les recouvrir. Les protégeant. Les figeant tel que avec l'époque qui les a vu naître puis conquérir tout l'espace. Tels les chevelus qui, ce soir-là, dansaient sur les capots de leurs voitures garées dans le grand n'importe quoi de la soirée des résultats.

Espoir détruit sans coup férir par l'aube. Par le quotidien que chaque famille trouvait devant sa porte dès cinq heures du matin. Déposé par une ombre invisible mais toujours présente laissant chaque jour, y compris le Dimanche, comme témoignage de son passage silencieux, les dernières nouvelles. Où celles qui importaient le plus étaient tout particulièrement la rubrique nécrologique, puis la liste des mariages ou des naissances. La mort, la vie. L'horoscope également, auquel personne ne croyait tout en y croyant dur comme fer. Enfin la météo, parce qu'un peuple de paysans veut toujours savoir ce qui lui tombera dessus. Ce matin-là, en Une, s'étalant avec l'absence de gêne de ces gens-là, tous trouvèrent, et nous avec, la tête qu'on ne voulait pas y voir. Et puisque c'était cette fois écrit sur du papier, loin des pixels, et que le journal l'affirmait, c'est donc que c'était vrai. Indiscutable. Le bol de chocolat en aurait un goût bien amer.