Il avait appris à vivre seul. Il n'y avait plus avec lui, l'accompagnant partout, que le chien. Qu'il gardait dans l'éventualité où il devrait l'aider à se défendre. Et peut-être, aussi, s'il fallait en venir à le manger un jour. On ne pouvait pas savoir. Il avait appris ça, au moins, des décennies passées : on ne pouvait pas savoir ce qui vous attendait au coin de l'heure qui arrivait. Au coin d'un bois, à la croisée des chemins. Aux abords d'une source. Tout pouvait advenir, bien que le plus souvent, il ne se passait rien. Les champs autour bruissaient, on entendait de vagues craquements, des gouttes tombaient des frondaisons.

Parfois, quelque chose glissait dans l'inconnu, sans qu'il soit en mesure de déterminer de quoi il s'agissait. Ce pouvait être n'importe quoi, ou rien. Un animal, un humain, autre chose qu'il préférait ne pas imaginer. Il s'immobilisait le temps que le silence revienne tel une nappe de brouillard, puis reprenait exactement où il en était de ce qu'il faisait à l'instant où ses sens s'étaient alertés.

Il sut qu'elle était là bien avant qu'elle le sache arrivant. Depuis plusieurs centaines de mètres, d'infimes détails le prévenaient d'une présence continue. Posée. De quelqu'un respirant au proche. Des sentes à peine griffées dessus le sol trahissaient. Il distinguait des branches cassées. Un semblant d'ordre dans le chaos de la planète. Une grammaire des fourrés disparue par ailleurs. Le chien aussi semblait en pleine alerte, la truffe frénétique. Dans tous cela, aucune menace ne semblait apparaître mais cela ne voulait rien dire. Plus maintenant. Plus dans ce monde-là où la pire des menaces pouvait être de demeurer vivant après avoir été victime d'une attaque. Il étudia le vent pour se couper de lui, ne pas être trahi par son odeur portée. Il ralentit son pas, allant jusqu'à devenir un immobile. Un arbre. Un roc. Ses yeux voyaient plus loin qu'ils ne le pouvaient réellement. Son approche était une prudence, et une menace. Le chien, de son côté, semblait avoir saisi qu'un risque pouvait être dissimulé dans ce possible espoir d'une rencontre. L'agitation qui était son identité semblait évaporée. Les deux, ainsi, étaient devenus des chasseurs. Synchronisés.

De temps à autre, il lui fallait chasser. Il posait des collets, ou bien des lignes dans les torrents, ou les étangs plus sages, plus bas, légèrement endormis. Ses armes tenaient dans quelques fils de cuivre noués en étrangleurs, ou en brins de nylon d'une simplicité totale dont il avait trouvé rouleaux dans la maison. Ici aussi, les efforts devenaient inutiles. Il suffisait de préparer les pièges, de garnir un hameçon des vers qu'il récoltait dans la boue molle. Il suffisait d'attendre. Le plus souvent, il ne prenait même pas cette peine, se contentant de revenir le jour suivant visiter ce qu'il avait semé de potentielles morts. Les proies étaient presque toujours au rendez-vous.

Certaines vivaient encore, qu'il achevait d'un bref coup de talon. D'un simple bâton dont c'était la seule tâche. Il n'aurait su dire exactement ce qu'étaient les bêtes capturées. De quel ordre elles venaient. Certaines lui étaient familières, qu'il avait vues avant. D'autres semblaient nées de nulle part, lui jetant au visage leur inconnu. Il n'osait décider si c'était lié à son ignorance crasse, ou à un jeu que jouait maintenant la nature tout autour totalement libérée. Et adjuvée largement d'on ne savait quoi. Des liquides invisibles, des ondes, de grandes secousses telluriques brassant le ventre de la planète pour en faire sortir des chimères affolantes.