Les écorchés

Onglets principaux

Après, une fois la maison traversée où le chauffage central est arrivé il n'y a pas si longtemps, et tellement peu que tout le monde s'en souvient encore, on a passé la première pièce tenant rassemblée toute la vie ou presque et puis suivi la cuisine qui est un couloir aménagé au mieux, les éléments s'agençant au long quand de la fenêtre large qui surmonte le tout, ouvre l'espace, on voit l'arrière des bâtisses autour comme les chemins qui vont de l'une à l'autre, font nos itinéraires du quotidien.

À descendre l'escalier qui tombe ensuite, franchie aussi une pièce dont la seule fonction, outre de donner accès aux toilettes et à la salle de bains, semble être de faire sas entre le presque dehors que sont les quelques mètres séparant le corps principal de la suite, la grange où l'on va, mètres dont on a recouvert le sommet de larges poutrelles métalliques elles-mêmes protégées de ces plaques plastiques verdâtres et translucides chaque année moins mais amenant un toit rapidement construit, le métal est peint d'un rouge brique, on manque glisser toujours bien qu'une rampe usée apporte un semblant de sécurité.

Dans cet espace gagné dessus le vide autour règne un chaos nonchalant constitué d'objets laissés là parce qu'ils n'ont place ailleurs, n'ont pas encore été rangés, ou parfois, ont trouvé ici un usage ne demandant pas plus qu'un toit, et c'est ainsi que ronronne dans ce coin un énorme congélateur bahut dont la peinture blanche, fatiguée, se laisse lentement piquer de rouille, on dirait une mousse, quasi une lèpre...

"... un brin d'herbe fraîche, de trèfle en fleurs, tiré du tas laissé au sol depuis hier après avoir été fauché dans le pré d'à-côté, c'est celui dont plus personne n'a cure maintenant que la maison est toute vide depuis bien des années quand d'héritiers il n'y a pas ou alors empêchés ou inconnus ou juste fâchés les uns avec les autres, refusant de parler ensemble pour décider, le notaire n'y peut guère non plus bien qu'il les relance avec la régularité de cette engeance qui n'oublie rien, les héritiers, eux, perdus dans leur haine réciproque, préférant laisser tout ainsi, dans un abandon de pièces humides, vides, traversées seulement d'une sarabande de souris entrées par les minuscules failles dont elles savent faire portail... "

" Il reste une porte encore qu'il faut franchir, derrière c'est la demeure des animaux, l'odeur est dense qui vous saute au visage sitôt les vantaux déverrouillés, poussés, et dans l'obscur à l'haleine forte on devine des ombres évanescentes quoi que bruyantes, à droite les lourdes silhouettes basses des porcs, peut-être deux ou trois à grogner là-dedans dans les froissements aigus que fait la paille jaune pendant qu'ils la piétinent allègrement, la fouaillent du groin, ils viennent se pousser devant l'auge couinant d'espérer la nourriture dont ils pensent, à tort, qu'on est porteur, au sol un seau rouge sale attend qui contient une bouillie mise à gonfler la veille, de l'eau, des épluchures, des grains laissés à tremper toute la nuit, les restes de repas raclés, tout ce qui passe, qu'ils mangeront... "

" De temps à autre, un voisin ayant passé commande, ou un dimanche arrivant, une fête, voire juste un repas de famille dont le nombre de convives excédera les habitudes, les chaises disponibles dans la maison, ce qui provoquera entre les voisinages des échanges temporaires de meubles, des prêts de sièges à charge de revanche, les meubles circulent ainsi autant que de besoin, il s'avère qu'il faut consentir à faire sacrifice de l'une des bêtes, et c'est la main du destin qui, jaillissant dans le clair obscur de la pièce chichement éclairée d'une ampoule sale d'où pend l'incontournable ruban collant responsable de la mort de millions de mouches demeurant là sèches pour toujours, vient piéger au fond de la cage où il s'est réfugié, averti par un instinct éternellement sans failles, un des lapins... "