Une histoire de riens

Onglets principaux

" La montée se faisait en cahots, ceux générés par la charrette que tirait le plus poussif tracteur jamais vu sur cette terre, une antiquité bonne à rien et donc à tout, qu'on sortait pour cette occasion aussi et dont le moteur fumait dru, et noir, crachant une colonne tellement dense qu'elle semblait non plus de fumées mais d'une pierre taillée dans un cylindre parfait. "

 

"Dans les armoires pourrissaient des robes de mariées blanches puis grises puis brunes, on aurait dit les restes d'un incendie très lent, leur tissu fondant patiemment malgré les bouquets de lavande dans leurs sachets tissés, les boules de naphtaline attachées de toutes parts et faisant des boules de noël qui n'y pouvaient cependant rien — les bêtes les dévoraient aussi, comme le reste, à la faveur des années, dans le secret noir des meubles laissés dans les greniers."

" Parfois aussi, il s'agit de couper aux trottoirs de la route principale, la seule quasiment, où donc tout le monde saurait ce que l'on fait, qui l'on visite, puisqu'on désire parfois ne pas être vu, non pas qu'on mène quelque action louche mais, simplement, il arrive que l'on veuille échapper aux mille regards qui des fenêtres, derrière les rideaux, détaillent tout ce qui vient quand bien même on ne distingue pas une âme qui vive dans le village comme assoupi, on dirait bien un mort couché de tout son long dans la plaine sans fin..."

"Si je poursuis, c'est au bas des prés versant de part et d'autre vers le courant, à l'arrière des maisons, et parallèlement à la route principale, que je me transporte maintenant. C'était un après-midi dans l'automne, un mercredi sans doute, nous étions à monter une forme de radeau, il n'y a de rivière qu'on ne veuille traverser un jour ou l'autre même si, comme là, on pourrait tout autant en franchir la largeur d'un seul bond mais quoi, on perdrait la griserie de construire quelque chose, un pont, une barque, un tas flottant de planches accrochées les unes sur les autres..."

"Il s'en fallait de peu à chaque fois que l'affrontement se termine sinon dans le sang, au moins, en laissant sur le sol quelque évanoui assommé pour longtemps par le vol vrombissant, court et sournois, on ne voyait le projectile qu'à la dernière seconde, quand il était déjà presque trop tard pour l'esquive, esquisser un geste de sauvegarde, se protéger les yeux, le nez, le front, d'un coude replié, pour le reste de la cible qu'on était, on laissait venir, rien de vital en fait par là et ça ne ferait, au mieux, qu'un souvenir douloureux, au pire un bleu exhibé les jours suivants en soulevant très vite son pull dans l'autobus menant sa mauvaise troupe vers les écoles autour, les stigmates violacés de ces combats faisant quand même de ceux qui les portaient des héros temporaires, rien qu'il faille rater pour briller quelques heures dans les regards des filles." 

"Le mystère de cette figure persiste, que les années, la distance, n'arrangent pas, et dissipent encore moins, et ce n'est pas la dernière rencontre qui peut y faire quoi que ce soit, sous les toits très haut d'un marché couvert, entre les étals incroyables de viandes et de légumes, le Ventre de Paris ou presque, j'errais, entre les allées larges il discutait avec une commerçante de je ne sais quelle échoppe là jetée, ils se tenaient plein milieu de l'allée, pas reconnu, pas vu, je n'ai saisi qu'une partie de l'échange, une recette de cuisine je crois, quand cette scène me le fit apparaître une minute sous un angle inédit, dans une posture de notable à ce qu'il m'a semblé voir, ressentir de la manière dont elle le regardait, cet inédit donnant à l'image du passé une dernière épaisseur d'inconnu, c'était un temps gros de lui-même."

" La routine s'était rodée à force d'années passées et de générations se transmettant les gestes, les habitudes, les dates et puis surtout les signes infimes, invisibles au commun, avertissant que le moment est arrivé, maintenant, d'aller chercher ce que l'on attendait depuis des mois, une douzaine en fait, dans la grande roue que fait le temps. Un matin donc, tout démarrait, une folie de machines parcourant en tous sens ce qu'on pouvait voir aux alentours de prés laissés à monter aussi haut qu'ils le pouvaient dans ce qu'ils hébergeaient d'herbes vertes, elles finissaient fauchées, tombées en rangs serrés dans une bataille perdue d'avance, les dents triangulaires aiguisées follement les prenant en tenailles dans leurs mouvements saccadés, déments quasi, on aurait pu y laisser tous les doigts, ça arrivait régulièrement, on glisse vite sur des brassées couchées et peut-être bien que c'est seulement celles qu'on vient de faire tomber qui vous rendent la monnaie. "

"Il aurait fallu, cela dit, que ça morde, et ça mordait mais pas sur nos lignes, sur celles du voisin, au village et sur l'étang, qui habitait la maison d'à côté et était là déjà lorsque nous arrivions, droit dans son pantalon d'atelier bleu informe, son pull de même tenue, sa cigarette éteinte au bec, les mains dans les poches plongées, immobile tant qu'on aurait cru un héron grotesque, gigantesque, attendant que bouge le bouchon, ce qui ne manquait pas..."

"... autant de pièces du puzzle que, parmi d'autres, il avait entrepris de collecter pour s'en faire donc cette petite chose dont le patchwork témoignait, à sa manière, d'un temps passé, d'un temps fait d'assemblages de planches mal jointives liées par des traverses, recouvertes de toiles déchirées, tenues ensemble de ficelles ; de fenêtres déglinguées dont on pouvait penser que malgré tout, un jour, jadis, elles avaient été neuves, peintes de frais ; de planchers en chêne massif maintenat rayé de toutes parts, gondolant tant qu'on ne pouvait plus même y marcher sans trébucher, à moins, évidemment, que ces trébuchements ne soient le résultat de ce qu'on buvait pour tenir, l'hiver, au froid, l'été, au chaud, puisqu'à chaque saison correspond une ivresse."

"J'ai pensé très longtemps qu'ils étaient deux voire quatre ou cinq mais à y revenir c'est bien le même tout du long, et le quatre ou le cinq que je croyais, ce sont les points où ma mémoire s'est fixée en suivant les berges d'un unique ruisseau — quatre ou cinq ruisseaux, dans un même village, cela faisait beaucoup d'autant qu'on ne parle pas ici de Venise, mais d'un simple paquet de maisons posé sur le plateau au milieu duquel passe une rivière, ou plutôt, ce ruisseau dont nous tenions ainsi chaque mètre."

" Reste que je n'en ai rien connu, sinon ce que pouvaient en raconter quelques photographies entassées dans des boîtes à chaussures elles-même empilées dans quelque armoire ou les placards très communs dans les constructions d'après, construits en dur dans les murs même des maisons, prévus dès la construction, auxquels on rajoutait des portes dont on pouvait aisément croire qu'elles ouvraient sur d'autres pièces au sein de ces constructions d'alors, immenses, pleines de recoins et s'étalant au milieu de terrains herbeux sans fin sur l'arrière desquels poussaient des vergers d'abord impeccables puis de plus en plus touffus, mal entretenus à mesure que les propriétaires, vieillis, fatigués, ne parvenaient plus à en assurer l'entretien, mais qui finalement ne recelaient que des étagères épaisses d'un doigt, recouvertes d'un papier fleuri, surchargées d'un fatras, vaisselle de grandes circonstances, verres, bouteilles d'apéritifs oubliés, et donc de cartons affaissés au dedans desquels on trouvaient découpées dans des papiers de fort grammage, rectangulaires, aux bords parfois dentelés, de petites traces du temps... "

" Il arrivait plus bas que ça déborde, les pluies venues depuis plus haut dans la vallée, d'autres étangs, d'autres cours d'eau, venant ennoyer les fossés, les ruisseaux parcourant le ban, s'y croisant, essayant autant que possible d'avaler ce qu'ils pouvaient du déluge et puis régurgitant finalement, emplis, leur surplus au visage de la plaine, à ses prés à l'herbe devenue presque grise et dont les brins vautrés se voyaient recouverts en quelques heures, une nuit au plus, d'une eau sale stagnante semblant sourdre aussi des tréfonds, comme si des sources cachées s'étaient mises à parler du dessous pour rejoindre la pluie, les débordements, jusqu'à ce que tout devienne un miroir immense dans lequel se hâtaient des nuages noirs n'étant que reflets du ciel là-bas. "

" Chaque matin de la semaine, un autobus qui a serpenté sur les départementales sinueuses des alentours, nous a moissonnés, nous pose alors à ras du mur marquant la limite entre la route et l'aire occupée par l'école, l'église, les deux se situant en surplomb, étant accessibles chacune par un escalier qui, pour celui de l'école, est étroit, engoncé entre ses murs aussi le faisant ressembler à une tranchée guère différente de celles qu'on connaît par ici, pas très loin, et c'est sans doute pour cela, cette fermeture des murs dissimulant nos silhouettes à laquelle s'ajoute l'absence de trottoir qui pourrait permettre malgré tout aux automobilistes déboulant de nous voir, de freiner, sans doute pour cela, donc, pour nous protéger, que le conducteur, un taiseux aux cheveux toujours impeccablement lisses sur sa tête tenus à grand renfort de gomina, à la blouse grise enfilée au moment de prendre le volant, se garait systématiquement très exactement en face de la bouche de l'escalier, notre liberté de courir en tous sens se voyant limitée de fait à un seul mouvement, enfiler sans broncher la volée de marches grises, monter ou bien descendre dans les échos des cris de ceux derrière et puis atteindre, quand nous montions, à l'espace plat de la cour mitée par nos piétinements pendant que sa cargaison déposée, disparue, enfermée, le bus redémarrait lourdement laissant derrière son parfum mou de gasoil chaud... "

" Parfois ils revenaient, le plus souvent à la fin d'une carrière, un divorce, voire en cumulant les deux survenant dans les mêmes années, suivant en cela cette loi des séries souvent vérifiée, navigateurs rentrés d'un long périple mystérieux dont personne ou presque ne saurait rien, les jours passés ailleurs se résumant à des boîtes entassées au fond des garages, des greniers laissés aux souris et puis au temps, leurs silhouettes épaissies et pourtant encore familières en ce qu'elles portaient toujours un rien de passé reprenant peu à peu entière part au paysage, aux fêtes du village dont ils rejoignaient progressivement l'organisation, payant de leur sueur la dîme des revenants, refaisant peu à peu, à l'envers, le chemin parcouru jadis pour s'éloigner du quotidien des maisons, familles, quasi tribus du village dont ils avaient été, étaient issus, et auxquelles ils restaient liés, quoi qu'il arrive, par la part d'eux, de leur lignée, restée ici, en arrière, n'osant pas, ne voulant pas sortir de la vallée, s'éloigner comme eux avaient osé le faire au prix de cette solitude particulière propre à ceux choisissant un exil dans un monde, la vallée, qui pense qu'il n'y a rien ailleurs, ou alors pas grand-chose, de vagues lieux sans intérêts, des terres sans âme, des continents peut-être mais pour faire quoi ? "