Les Surgissants

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Pas sa mort, l'enterrement, de cette dernière aucun souvenir à part peut-être un brouhaha, une rumeur enflant depuis la rue, des cris que ne retiennent pas les mères, des hurlements, des pleurs, des jambes se dérobant quand les corps tombent lentement au sol fauchés, des mains sont plaquées sur les bouches pour arrêter une horreur qui ne veut plus s'éteindre, ne le peut plus, ce sont de petits tas d'une douleur sans fin parsemant le trottoir et qui sont sans visages, il y a deux fois au moins et peut-être trois qu'un tel chambardement retourne le monde mais c’est seulement ça qui reste, l'enterrement et même pas le rituel, la même cérémonie toujours aux mêmes moments exactement venus les uns après les autres, une chaîne, un maillon appelle l'autre, même pas ça mais deux moments avant encore du temps où le mort, la morte en l'occurrence, est encore là, dans ses murs endormie et donc quasi-vivante, pas encore partie, pas effacée, pas réduite à tenir le siège du temps depuis une photographie posée sur le buffet mais présente encore dans ce qui reste de son corps qu'emmaillotent six planches vernies (...)

Avant il y les deux en kimonos qu'annoncent la moto garée en amont au chemin, la bicyclette reposant contre quand la machine au moteur tiède est sa béquille au bord de la terre dure que devient d'un seul coup la route, on dirait que c'est là le bout du monde mais c'est seulement un lieu où l'on ne va que peu, quelques années après, ou peut-être est-ce dans le même moment, une cabane de planches récupérées à la scierie dans l'autre morceau du village viendra se cacher au bas de cet arbre qu'on voit là-bas, on dépasse la moto, la bicyclette aussi, il suffit d'avancer dans le pré vide jusqu'à derrière le verger aux arbres ras, les deux sont là en plein entraînement qu'ils font eux seuls ensemble en plus de celui de leur club, on dirait une danse, kimonos blancs et ceintures noires avec leurs quatre pieds très nus pareillement blancs, on peut rester si l'on demeure silencieux et dans les hautes herbes on reste ainsi assis à regarder comme ils se cherchent et creusent la faille et s'envoient valdinguer quand une jambe passe, qu'un contre rate, même d'ici on peut entendre le grognement de celui qui mange le sol, le han qu'il fait au moment de l'impact, leurs quatre-vingts kilos de muscles chacun luttent dans une fraternité mais c'est combat à balles réelles (...)

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