Une nostalgie Woodstock

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Je n'ai aucun souvenir de ce moment venu deux ans je crois après que je sois né mort et cette absence n'est donc guère étonnante d'autant que dans la vallée d'où je viens, nul sans doute n'a alors entendu parler de ça, aucune trace de cette histoire dans les journaux locaux bien occupés ailleurs, aucune mention de cette foule hirsute et qu'on devine d'hygiène douteuse les pieds nus dans la boue, on peut rêver des fleurs — l'hirsute alors et maintenant encore beaucoup demeure ce qu'il faut à toute force éviter, c'est ce qui menace l'ordre du monde et l'interroge, c'est ce que l'on réduit à coup de tondeuses, de travail vous laissant pour la fin du jour les reins brisés lourds tellement qu'il n'y a plus qu'à s'endormir le ventre lesté, le sommeil présentant aussi l'avantage d'éviter de se poser trop de ces questions qui font des nuits de longs tunnels que l'on creuse les yeux ouverts grands sur le silence.

Pourtant de ces trois jours j'ai des images toujours, et une nostalgie sans fin qui ne repose sur rien, enfin, qui tient entièrement montée sur des sortes de contes, sur des clichés de grain gros comme ça, sur des morceaux de films aux couleurs passées sur lesquels, parfois, dans la foule cachés, je reconnais mes traits quand je deviens, je suis, l'un de ceux dansant là-bas le torse nu, le jean large au bas, avec mes cheveux longs et cette transe enfin qui nous tenait et nous tiendrait pour toute l'éternité pendant qu'un peu plus haut sur une scène minuscule jouaient ces sortes de musiciens drapés dans le bruit, la fureur, ces tissus chamarrés parfois qui étaient des larmes d'arc-en-ciel, on aurait dit que c'était nous défiant le monde avant d'y retomber lassés, comme épuisés, crevés d'avoir tenté encore et puis encore de repousser au loin ces limites faisant autour et puis dedans des murs que nous voulions voir disparaître (...)

Image d'illustration : Derek Redmond and Paul Campbell - Own work, CC BY-SA 3.0
texte-écho après ceci

Nous avions appris qu'il se passerait quelque chose vers là, au tournant de la mi-août, par une rumeur, une affiche, des plans que l'on se passait sur les campus, dans les bars et autour des feux de camps où nous étions chaque nuit la musique et le vent, nous avions entendu parler de ces trois jours de paix qui devaient se dérouler dans un trou perdu dont personne jamais n'avait entendu le nom, qui était par là-bas, vers le nord de l'état, nous avions décidé comme cela, sur un coup de tête, un coup de folie, que nous irions, et cela tombait bien parce que c'était se donner un objectif au creux de cet été dont nous ne savions pas quoi faire, dont personne ne savait comment il se terminerait, dans la lente immobilité de son ennui qu'on aurait cru mortel parfois.

Un matin, deux jours avant, nous nous sommes entassés dans nos voitures, nous avons poussé dans le coffre le minimum nécessaire et peut-être même moins, le hasard suffirait, pourvoirait à nos besoins vitaux, nous avons claqué les portières, démarré, la route était une promesse grise et jaune que déroulait l'auto-radio poussé à fond, et nous sommes partis ainsi à courir derrière l'horizon plat comme un jour sans fin en laissant derrière ce que nous sentions craquer d'un très vieux temps arrivé tout au bout de ses propres illusions. Je me souviens, les filles riaient, et nous aussi, et plus rien n'avait d'importance, que d'être là où se rendaient les autres aussi, et leurs enfants déjà nés ou à naître encore (...)

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