Terreurs

Onglets principaux

Test

C'est un souvenir confus dans une époque confuse qui me remonte parfois comme venant des abysses — je voulais écrire ça et c'est ce mot d'abysses qui est venu tout seul faire le lien à aujourd'hui, je le sais sans le taire, c'est l'aujourd'hui violent qui rameute celui d'hier et ces morceaux de temps, l'étoupe de ma mémoire, ça s'effiloche déjà, j'en perds le fil de moi, j'essaie de me reprendre, c'est un souvenir confus, je suis haut comme ça, le monde est une menace, on entend chaque jour dans la radio parler de meurtres, je ne comprends trop rien, on parle d'Italie, on parle des Allemands, on parle de la France, je comprendrais plus tard, plus tard c'est maintenant, que je suis en plein dans les années de plomb, que les noms clinquants, brillants, menaçants comme du sang séché, Action Directe, les Brigades Rouges, la Fraction armée rouge, sont ceux de groupuscules terroristes, que ces visages qu'on voit dans les journaux, ces hommes, ces femmes, sont des tueurs, que tout cela n'a rien, vraiment, d'un jeu et d'ailleurs là déjà, dans ce temps-là, nous savions bien que personne ne jouait, les parents répétaient, ne parle jamais aux inconnus, ne monte pas dans une voiture sans nous, c'était le temps aussi du pull over rouge et celui de Patrick Henry, j'étais haut comme ça, et j'avais peur tout le temps — je me souviens de ça, de la peur des jours, de cette confusion, c'est une boule dure comme un souvenir mort.

Tout se mélange toujours et creuser là-dedans ne m'emmène pas loin : même si c'est maintenant des pierres de l'Histoire dont je peux retrouver rapidement les documents, ce temps passé m'échappe, est une sorte de sable, est même son propre sable, qui résiste à ma quête, devient plus complexe et touffu à chaque pas tenté dans lui, dans le taillis qu'il est. Je n'avance pas plus loin. Je m'appuie sur moi-même, sur ce qu'il reste de ça dans ce qu'il reste du temps dans les quelques centimètres cubes de l'os dur que fait mon crâne encore et même si je l'ai fendu en tombant d'un mur bas quand j'avais juste trois ans, je reste devant cette mare et j'attends que remontent les poissons des tréfonds, et voilà le premier furtif et gros et lourd, des gendarmes partout fouillant chaque maison, et chaque grange aussi, et le cimetière de même, et les bois alentours, les ruines que l'on sait tous être là-bas moussues souvenir d'on ne sait quoi, cela importe peu, les gendarmes fouillent partout et interrogent tout le monde, on a trouvé là-bas de l'autre côté de la frontière proche une carte, et le village dessus, et un cercle tout autour, alors ceux qui les traquent se disent que peut-être là, il y a quelque chose, ils ne trouveront rien, ou alors je ne sais pas, je resterais longtemps à me demander ce qui aurait été caché dans le cimetière, et où, dans quelle tombe, et à m'imaginer, la nuit, des ombres se faufilant entre les pierres levées pour enterrer armes, argent, propagande, dans un recoin, et repartir sans que personne ni rien ne les voit disparaître, je m'imagine cela encore souvent, leur nom était sur toutes les lèvres en ces jours-là, il sonnait bien, ils étaient la bande à Baader, un beau nom de roman, de cape et puis d'épées, un nom comme de légende, pourtant le seul fait de l'évoquer faisait frissonner tout le monde, c'était cela un peu l'intéressant.

Je ne sais rien. Je ne sais rien de tout cela, des tueurs de maintenant, de ceux d'avant, puisque tout cela est bien trop riche pour ma petite tête flottant dans le monde et le temps comme une barque molle sur le bras lent d'un fleuve, je regarde les visages, et ceux d'alors dans leur noir et leur blanc les posant loin de moi, et ceux de maintenant qui sont de même instant que moi et sont, les morts et les vivants, les assassins et puis toutes leurs victimes, les mêmes exactement, les mêmes regards, les mêmes sourires, les âges mêmes, je regarde leurs yeux, je ne sais rien de plus, je suis seulement dans une confusion, la même toujours et qui était déjà celle de moi jadis dans les années de plomb, je suis toujours dedans un monde presque illisible et que j'essaie de dompter en le parlant mais cela ne change rien, il est dehors bien pire que toutes mes histoires et déborde de partout, c'est un bitume gras s'étendant doucement et nous collant aux basques comme aux rêves, je vais de maintenant à mon passé et rien ne change, toujours le même bruit, la rage, je ne comprends plus rien et ne sais toujours pas ce qui, dans ceux qui sèment leur terreur qui devient toutes les miennes, les nôtres, est moi et n'est pas moi.