Le fond sonore coule d'un transistor poussé à fond posé sur une pierre à eau récupérée bricolée montée là, au fond de la cour laminée par le soleil, juste à côté d'une pompe qui fonctionne toujours, elle va chercher son eau au bas du puits dont on voit bien la ronde marque et la trappe de visite, la pompe sera remplacée quelques temps plus tard par un robinet d'eau courante, elle restera on ne sait pas réellement pourquoi et depuis le haut-parleur une grille montent les voix des journalistes qui commentent la cérémonie pendant que tchac tchac la hache fend le bois pour la grand-mère et que l'on sue tellement que les yeux brûlent quand on oublie de s'éponger le front et que ça coule au creux de la paupière, dedans le poste ça parle de foule de liesses de service d'ordre de cris de hourras d'une rose qu'il porte comme une épée de Panthéon de très grands hommes qu'il visite il marche seul on dirait par moments qu'il est vraiment tout seul à écouter ce qu'ils racontent et tchac tchac la masse d'acier retombe sur le bois dans le fil c'est plus facile les morceaux sautent se fendent parfaitement tombent de part et d'autre de la souche lourde usée lacérée de traces laissées par cette hache et d'autres cela vous fait des décennies un souche à fendre on écoute ça ce très lointain moment cela n'arrête donc pas le président prend donc ses marques derrière les voix on en entend d'autres criant la liesse la liesse encore tous ces gens donc se tromperaient de temps à autre une gorgée d'eau elle est glacée remonte du puits a goût de terre avec une hache on pourrait sans doute l'arrêter celui qui marche seul comme sa rose mais c'est très loin et puis on sait que ces hommes-là sont protégés, jamais tout seul, c'est bien le moins, que peut-on faire, on est enfant et même enfant et donc insoupçonnable, avec une hache dans Paris, on finirait par se faire repérer, c'est un problème, on y pense bien, on a le temps, dans cette colère que l'on passe sur du bois sec depuis brûlé, et de longtemps.

Image : CactusbonesI love splitting woodCC BY

Ce jour précis, le fond sonore de la scène coule d'un transistor. Mais pas le minuscule caché dessous mon lit, qui y reste toujours, ne sort jamais de l'ombre où courent des moutons de poussière. Cette fois, c'est une grosse machine maculée de peinture. Devenue on ne sait pourquoi trop lourde, ou moche, pour demeurer sur les chantiers d'où elle vient. À moins qu'un autre, plus gros, à la puissance plus élevée, ait pris sa place. Doté peut-être, pour le nouveau qui à cette date doit déjà être recouvert de toutes les scories qu'on trouve sur un chantier, d'un lecteur à cassettes. Permettant de se détacher de la dictature du flux de la radio. De choisir sa musique. De remplir les espaces déjà sonores des bruits que font toutes les machines, les ouvriers, avec SA propre mélodie. Venant au-dessus des autres, ou à côté, y mettre du sien. Rendre le mille-feuille encore plus dense aux oreilles. Plus plein. Puisque quand même, le jeu quand on travaille dans ces lieux semble d'être de tout remplir jusqu'à ce que ça déborde par les fenêtres, les portes même pas encore posées. Puisque comme dans tout chantier, des retards font qu'il manque des morceaux. Empêchant les autres corps de métier de faire leur part à temps. Jusqu'au moment où, excédés ou bien pris à la gorge par leurs propres délais, leurs engagements, ils attaquent leur tranche. Sans plus vraiment tenir compte des manques. En s'arrangeant. On trouverait ensuite une solution. On s'arrangerait. On bricolerait pour que ça tienne. Fonctionne. Surtout, ne se voie pas. Pas tout de suite. Il fallait juste que ça tienne le temps de la visite finale actant de la bonne facture des travaux qui étaient prévus.

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Dans l'autobus il n'y a plus que moi. Et le chauffeur, dans sa blouse grise, qui termine sa tâche. Sort et puis range le disque en plastique mou qui témoigne de son labeur. Qui est caché (le disque couvert de minuscules lignes noires sur fond blanc disant le temps et la vitesse) sous une sorte de compteur se basculant avec une clef — je voyais ça, aussi, dans les camions environnants. Puis qui se lève (le chauffeur), éteint son transistor encore chuchotant, enlève sa blouse puisque tout est fini. Quitte son poste, en entrouvrant, fermant, la sorte de portique métallique le séparant des voyageurs. De nous. De notre agitation en temps normal, de notre rien ce soir. Puis va pour parcourir les sièges tous vides ou presque puisque je reste, vérifier que nul sac, un pull, un bonnet ou une pince à cheveux, n'a été oublié. Qui resterait là oublié de partout durant les deux mois qui commencent. Lève la tête, et me découvre, toujours assis, comme paralysé. Sur ma banquette au fond. Caïd solitaire dont nul ne peut avoir peur — nul ne sachant les noirs desseins s'agitant dans ma tête. Enfin, s'agitaient jusque-là, puisque maintenant, depuis l'épisode des mains, je suis un arbre sous la bourrasque de ses sentiments.

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