Évidemment que nos résolutions, nos complots impossibles, ne durèrent pas : nos parents appelaient, la cloche du collège sonnait, le bus nous déposait, et toujours pas de chars russes à l'horizon — on connaissait pourtant de par ici ce que c'était enfin pas nous mais nos parents et puis nos grands-parents et puis ces oncles, voisins, qui passèrent malgré eux la presque totalité de la grande guerre, la seconde, dans un uniforme puis un autre, dans un camp puis en face, s'étaient finalement retrouvés dans les camps de prisonniers là-bas au froid où leurs camarades tombaient comme des mouches, et racontaient, rentrés vivants sans savoir comment, et seulement un peu pompettes, le bruit que faisaient justement les chars russes, ce feulement rageur de leurs moteurs à blanc et que ce n'était rien encore que ce bruit-là, que celui pire, c'était le silence sec quand ils venaient à s'arrêter parce que peut-être, à ce instant, cet arrêt-là, c'était seulement pour prendre visée et vous pulvériser dans un nuage de poussière, on ne levait pas le nez, ça aurait été de se faire répérer aussitôt, on se plaquait le plus possible sur la terre, derrière le petit mur, et on pensait à autre chose, un arbre, des fleurs, la moisson qui là-bas devait se faire sans nous — non, toujours pas de chars, mais des articles dans les journaux et des débats à la radio qu'on ne comprenait pas vraiment, des histoires de privatisations, de gouvernements en cours de constitution, de ministres arrivant échevelés comme sans cravate sur le perron (pourtant, cette photo qu'on vient de retrouver, pas tant de cheveux que cela en horizon et puis toutes ces cravates, c'était pour quoi, pour le spectacle, ou bien cela marquait déjà la fin de l'insouciance ou alors les journaux ne disaient pas le monde, pas tout à fait, pas très exactement ?), n'importe quoi, n'importe quoi, il fallait que ça cesse, cela tournait en moi, il fallait que ça cesse.

Pour le moment, ça continuait. Comme s'il pouvait mettre en place l'alternance, la rupture dont il prétendait être le porteur. Tel un train à présent sur ses rails avançant. Ce qui aboutissait dans les journaux à des articles longs plus que le poisson qu'ils emballaient. Des débats à la radio, la télévision, pour nous incompréhensibles. Dont nous ne savions pas qu'ils se terminaient, la caméra éteinte, autour d'une table de brasserie où tous se retrouvaient en se tutoyant. Après avoir joué à faire déraper leurs échanges publics en foire d'empoigne entre chevelus d'une part, rasés de très frais de l'autre. Dans des simulacres théâtraux nous échappant parce que nous n'avions pas les outils pour les comprendre. Pas le vocabulaire. Pas les codes. Pas la culture. Confits que nous étions dans notre naïveté, aussi, nous amenant à croire que tout cela était du vrai. N'était pas juste un spectacle dans lequel se lançaient des individus issus, en fait, quasi toujours, des mêmes écoles. Des mêmes parcours. Des mêmes lieux dont nous n'avions pas la moindre idée. Où nous n'irions jamais. Où l'on ne nous laisserait même pas entrer, d'ailleurs, si nous l'avions tenté. Avec nos fringues mal taillées achetées sur les étals des marchés du mercredi. Aux couleurs mal assorties, criardes, nous marquant plus sûrement que des fers rouges. Dans nos chaussures à dix francs qui nous faisaient autant d'années si l'on pouvait. Si elles tenaient. Ce qui n'arrivait pas souvent tant on avait à les porter chaque jour puisque c'était la seule paire que nous avions. Issue souvent des pieds de nos aînés. Au mauvais cuir déjà tellement déformé que c'était à nos pieds de s'y faire maintenant. Avant, parfois, par miracle si elles résistaient encore, que vienne le tour de ceux de nos cadets.