Givre

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Le temps devenu un bloc dur lisse brillant dont nous ne pouvions voir rien malgré tous nos efforts pour en lire les veines, le temps à la surface blanche glacée, une sorte de givre sur lequel nous formions de petites notules dures et rondes d'un blanc plus gris profond qui fondraient lentement, se fondaient dans l'ensemble, finissaient par disparaître — il y avait derrière les maisons un ruisseau sans nom gelant régulièrement mangé par une glace partant des rives puis fermant le passage heure après heure, centimètre après centimètre, et l'on pouvait distinguer les strates horizontales du grignotage, lues elles remplissaient même fonction que les cernes dans les troncs des arbres en indiquant les âges, les teintes aussi variaient comme l'on voyait en transparence quand même l'eau qui coulait dessous, parfois un roseau était pris aussi encerclé qui ne bougeait plus sous les heurts, l'herbe sur les bords était cassante craquante sous les pas, il s'agissait aussi de ne pas glisser tout en bas, il fallait s'accroupir pour limiter le risque et puis aussi on voyait mieux et puis aussi on sentait moins les chiquenaudes froides du vent et puis aussi on devenait une butte inerte de petite terre et nos parents ne nous distinguaient plus et l'on était tranquille des heures à étudier un microscopique monde à nos pieds déroulé, seulement ça.

Il arrivait plus bas que ça déborde les pluies plus haut venant étouffer les fossés les deux ruisseaux se croisant au milieu n'y pouvant mais avalaient tout ce qu'ils pouvaient et puis gonflés au trop dégueulaient finalement sur la plaine les prés à l'herbe grise ses brins couchés vautrés se voyant recouverts très vite d'une eau sale stagnante qui sourdait des tréfonds aussi remontant du dessous en quelques heures cela devenait tel un miroir immense sur lequel se hâtaient des nuages noirs qui n'étaient que reflets du ciel là-bas le lendemain après une nuit passée dessus avec ses moins dix ses moins quinze rabotant tout on obtenait patinoire folle où l'on courait tombait hurlait le soir nos corps seraient meurtris de tous côtés bleues nos peaux blanches depuis la route dans les voitures ralentissant pour nous saluer on les voyait même sourire étaient nos pères et d'autres gens vu du plus loin nous n'étions qu'une masse indistincte de gamins à cagoules rouges à rayures noires se battant gentiment se coursant sur des vélos rouillés se disputant une balle de foot masse indistincte que nous restons toujours figée maintenant dans le gel du temps à l'horizon passaient des vols d'oiseaux sans cris.

Certaines années la neige venait haut comme cela. On la sentait arrivant des forêts avec son souffle court, son souffle de bête ventre à terre, on devinait qu'elle respirait à travers les sous-bois noirs griffés, on croyait presque deviner une silhouette entre les rameaux secs gelés, tout le monde attendait, elle commençait toujours sa danse par surprise et puis lentement et puis elle se précipitait et vite on ne voyait même plus le bout de ses pieds recroquevillés, son propre nez, on avalait ce qu'elle nous crachait dans la bouche, on se tournait le dos au vent pour pouvoir la regarder et l'on ne voyait rien, tout déjà était lisse, le monde avait été gommé, nous était illisible, il ne restait qu'à retourner dans nos maisons à basses fenêtres et à dormir si l'on pouvait, le lendemain plus une route ne mènerait nulle part, on passerait le jour derrière les vitres à écouter ce bruit tout blanc et à guetter les chasse-neiges passant enfin en découpant dans l'univers plat des tranchées lisses comme des feuilles où l'on irait courir après, les toits des voitures en émergeraient à peine et nos bonnets aussi et en allant entre ces murs il fallait même plisser les yeux tellement le soleil les rendait brillants ce qui n'empêchait pas d'énormes corneilles de se moquer de nous perchées tant haut dans leurs arbres sévères que nous ne parvenions jamais à les atteindre, nos boules fondaient avant ou bien, nous visions mal — les gants de laine détrempés n'aidant pas réellement à la manoeuvre.