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Il n'est aucune raison de passer par là, les routes autour plus droites et larges permettant où qu'on aille d'y aller plus vite et sûrement. Pour aller là, on ne peut être que quelque touriste égaré, tant rares par ici que cela n'arrive pas ou si peu que tout le monde est vite au courant ; soit donc être d'ici, il faudrait dire de là, et y rentrer, rentrer chez soi, le plus simplement naturellement du monde une fois la journée de travail terminée ou, aussi et de plus en plus avec le mouvement qui a conduit à la désertification des campagnes, parce que l'on revient pour les vacances ou à l'occasion de quelque occasion justement dont le calendrier est empli, fête familiale, mariage, enterrement, moments dont on ne sait que dire sinon qu'ils conduisent à d'ailleurs venir, attraper un train, traverser le pays de part en part, arriver dans la gare curieusement posée au milieu du nulle part immense entre deux villes voisines se détestant, attendre l'auto de qui s'est dévoué pour jouer les taxis, suivre donc l'une des nationales qu'on quittera un peu plus tard en bifurquant après la petite ville qui est comme toutes les villes du coin mourante et enfin arriver quand on commençait à se dire que décidément ça n'en finissait pas cette route, ce tortillement, ces virages derrière lesquels sont d'autres virages.

Depuis la voie suivant toujours certainement et sans s'en écarter d'un mètre les traces anciennes des chemins d'une origine impossible à déterminer, on ne voit rien de prime abord que les bois, les vallons dont on finit par penser, croire, s'apercevoir qu'ils ne sont pas verts comme le veulent la tradition, le cliché, mais bel et bien gris ou bruns, palette sans doute liée à l'inaltérable maussaderie du lieu, de la région en général, de son climat en fait mâchant de sombres desseins. Dehors, derrière la buée montée à l'assaut des vitres de l'auto et qui surprendra parfois même le conducteur, on devine des pommiers tordus au bord des fossés, on distingue vaguement brièvement leurs bras décharnés, moussus, rongés pour tout vous dire d'un lichen lépreux faisant le complément du camaïeu, on se demande à chaque fois comment des fruits de ces choses-là peuvent venir encore, question à laquelle chaque fin d'été apporte une réponse de fait quand la même route, le même paysage, les mêmes bas-côtés sont parsemés soudain des petites boules dures comme rouges qu'on prend pour d'inconnus champignons avant de voir que non, ce sont ces pommes acides qui emportent les joues et que ramassent les cantonniers au moment bas des dernières heures du jour.

Au loin posées il y a de rares maisons en plein milieu de champs sur lesquels on ne distingue pas les chemins empierrés amenant nécessairement à la bâtisse, presque toujours un corps de ferme identique à ce qu'il était dans d'autres temps flanqué des immenses hangars plats métalliques du temps de maintenant, et le spectacle est à vitesse moindre et peu de différences en fait quasi celui qu'on vient de voir défiler par les baies vitrées longues du train qui a traversé le pays de part en part juste auparavant en nous emportant avec guère plus de précautions que si l'on était un bagage oublié. À y réfléchir d'ailleurs, il aura fallu à peine plus de temps pour parcourir les presque 700 kilomètres précédents qu'il n'en faudra pour terminer le voyage comme si la terre, le temps, la géographie même décidaient quand elles l'entendent de se contracter ou se dilater en une sorte d'accordéon gigantesque dont on s'imagine, sait vaguement à force de lectures plus ou moins scientifiques, plus ou moins comprises et digérées, qu'il a la taille, en vérité, de l'univers. Pendant cela une pluie légère presque neigeuse est arrivée, et les premières gouttes transies d'elles-mêmes nous ramènent au moment présent, personne n'ayant remarqué que nous n'étions plus là dans l'habitacle ou alors si peu que c'est seulement pour dire, pour être là.

Après quelques ronds-points on y sera mais dehors pour l'heure encore c'est une terre grasse noire de morts qui quoi qu'on fasse colle aux semelles pèse sur les épaules jusqu'à faire ralentir le pas, et puis plus loin là-bas où étaient les combats pose ses cimetières comme autant de bornes kilométriques absurdes dont le gazon impeccablement tondu, les croix blanches alignées jusqu'au bout de l'horizon où ne tonnent plus que les orages de l'été répondent aux images floues sur lesquelles il n'y a plus autour des hommes combattants que des fleuves de boue les avalant doucement, patiemment, ainsi qu'un enfant gourmet le fait des bonbons subtilisés sur la table. Si on demeure ici bien loin des côtes qui mangèrent ces hommes, il en reste partout comme l'écho, le fracas, les fantômes, tout cela qui serait resté pris dans les draps maintenant pliés et qu'on verrait tomber sur le parquet en les dépliant pour préparer la couche du voyageur, et c'est sans compter encore avec ce qui reste de l'autre guerre, elle plus proche, qui est venue jusqu'ici et sourd partout — des hommes des femmes surtout, dans ce qui se raconte quand rien ne se raconte que des jours où l'on n'était pas autre chose qu'un avenir que plus personne n'imaginait parce que les jours semblaient n'être plus que des murs de bombes lapidant tout et laminant le reste.

La conversation a repris quelques minutes avant de s'éteindre comme on passait la forêt qui est un verrou pour la vallée. Juste après, l'horizon jusqu'alors un peu bouché d'arbres rugueux à force de vents, de bruines, de pluies à rideaux de dentelle, de gels à faire tomber le ciel dans des fracas, se dégage légèrement, va en s'élargissant : c'est à chaque fois l'image d'une grosse bête s'étirant qui vient et qu'on laisse venir puisqu'on sait bien que la repousser ne sert à rien, ne fera rien venir d'autre que la même toujours qui pousse du museau et fait bien ce qu'elle veut. La route est à présent plate et quasi droite nonobstant un déhanchement qu'elle ne retient même pas pendant qu'on passe un étang puis un autre et le troisième ensuite, lui le plus vieux derrière ses haies déplumées puisque le temps passe dessus sans jamais se lasser. Là-bas, un arbre seul cache un calvaire de pierres blanches dont la croix usée penche tant qu'elle peut. Des chemins débouchent de toutes parts. Un ruisseau vient, qu'on n'a pas vu surgir et qui longe le gravier sans faire plus de bruit que nécessaire. Il pleut des cordes, les nuages sont d'un mercure casqué de noir avalant chaque regard d'un seul coup de glotte.

Sur la gauche, arrivant sur un bourrelet qui est un fossé comblé de tant dans le passé qu'on ne sait plus par qui ni quand exactement, sont les champs étroits à pommes de terre. À l'heure de la récolte ils seront envahis des gens d'ici courbés pliés fagotés avec ce qui vient dans l'armoire du bas de vêtements chauds, d'écharpes, de bonnets à rabats de laines mélangées, ramassant dans leurs paniers d'osier jaune ce que la charrue a extirpé de sous le sol et qui ressemble un peu à des cailloux bruns dans leur gangue mais pour l'heure, vidés, rincés, ce ne sont que de tristes sires à la longue figure, et avec ça maussades comme pas deux, mal rasés qu'ils sont — les herbes folles aux noms mystérieux s'y donnent à coeur joie, c'est une justice, une vengeance contre les hommes, les femmes surtout passant le temps à piocher là-dedans, à sarcler les rangs droits, à se battre de sueur contre les mauvaises vertes qui dans cet automne maintenant pourtant sont les gagnantes, et rient de large gorge, du moins on croit, comme on les voit depuis l'auto où l'on s'engonce dans cette chaleur des animaux, cette sorte de torpeur contre laquelle on ne lutte guère.

L'arrivée est très différente lorsque c'est par l'Est que l'on découvre les lieux. Par cette voie, ce n'est pas moins de trois routes qui plongent vers la cuvette de la vallée et arrivent au village presque sans encombre, deux depuis la plaine plate dégoulinant à perte de vue si on la voit d'en haut, ce qui n'est possible en fait qu'en s'éloignant jusqu'à ces villages rares posés tout en haut des collines avoisinantes jouant à être des montagnes mais ne trompant personne, l'autre, plus étroite, bien moins fréquentée, se frayant son chemin dans un bois qui est aussi un étang, du moins, en dissimule un, à moitié asséché la plupart du temps, envahi de roseaux et d'herbes hautes autant, principalement, le reste de l'année, comme si l'eau n'y voulait pas rester, un comble assurément mais ne semblant pas déranger la faune fuyante, immensément secrète, qui a élu domicile dans ce fatras que sont les rives, pour moitié, en fait, le bois qui trébuche dans une légère pente et arrive directement dans l'eau quand elle est là, la boue craquelée aux rides exagérées sinon.

Du bois avant qui meurt donc dans l'étang, s'y mire tel un malade amant, on peut dire encore qu'on y trouve une poignée de maisons en ruines dont les murs effondrés, les briques mangées, sont un mystère hantant qu'on entrevoit de la route. Il arrive que des promenades dominicales, des errances de mercredi aussi, y mènent. On approche, la conversation faite jusque-là de rires, d'éclats de voix, se calme, diminue son volume sans que rien, vraiment, ne l'explique. Peu à peu, sans y prendre garde, on ne le remarquera qu'en repartant, quand on reviendra à la normale, on se met à chuchoter et dans l'oppressante immobilité des arbres bientôt il n'y a plus que les craquements mous des branches mortes pourries dessous les pas. On entre. Il n'y a plus de toits. Les fenêtres découpent dans le gris rouge des cloisons des yeux aveugles ou presque qui clignent comme le vent à peine perceptible de l'autre côté fait remuer des branches vertes. Dans les coins, des amas de gravats achèvent de fondre. On ne sait pas ce que c'était, on préfère ne pas traîner, on s'éloigne finalement rapidement, retrouvant à quelques mètres un chemin qui va tout droit débouchant sur le ban sans doute d'un autre village, et pour cela on ne le suivra pas. Derrière nous, les maisons mortes qu'on abandonne restent debout et dignes, ne racontent rien, ne cèdent pas. On imagine.

À penser à tout ça, à brasser ces quelques kilomètres carrés qu'on traverse toujours tranquillement assis à l'arrière de la voiture, engoncé dans la veste trop chaude qu'on a oublié de retirer en s'installant mais qu'on sera infiniment heureux d'avoir sur le dos lorsque l'on arrivera et que s'extirpant de l'acier tiède on sentira les crocs du froid essayer de se planter vainement dans notre dos, nos ventres, on finit par s'apercevoir qu'il s'agit bien pour la vallée d'une cuvette qui dans le plateau immense dont on ne sait pas où il s'arrête, il faudrait se documenter un peu, creuse sa marque presque similaire à celle que laisserait un pouce gigantesque enfonçé un peu dans la glaise du potier. Au fond ainsi, centre presque géométrique, est le village. C'est là qu'on va et c'est de là, donc, qu'on ne peut pas s'échapper bien qu'on tente une sortie à chaque fois que l'occasion qui nous y amenait est passée — toujours on y retourne, bille qu'on est dans son bol roulant au creux retombant pour toujours. Cela n'a pas de sens, on le sait bien, il suffirait de partir, et pour de bon cette fois, mais quelque chose nous ramène en arrière, le temps lui-même peut-être avec sa lourde cargaison de morts dont nous sommes issus, les livres en témoignent qui gardent traces des familles aussi loin que possible et disent donc que les nôtres de toujours ont été connues ici, et pas aillleurs, ici, ce qui signifie que la terre qu'on voit partout est faite forcément de ce que nous sommes et qu'en la regardant, donc, c'est soi qu'on regarde, et dans les yeux encore même si à l'heure qu'il est, ils se ferment de sommeil sur cette image, cette charrette chargée de milliers de cadavres qui sont de notre chair et nous attendent sur la place du village.

Il est tard maintenant. Dehors, c'est son propre visage qu'on voit se refléter dans la vitre parce qu'on a fini par arriver, prendre le dernier virage qui juste au niveau du cimetière fait une bascule surprenant chaque hiver le pressé qui finira sa course au fossé, rarement avec plus dégâts que quelques tôles froissées raclées sur les bords de la boue, la courbe traîtresse se faisant aider de plus par le verglas quand elle le peut pour déclencher quelque accident, rien de méchant le plus souvent, donc, juste de quoi maintenir une tradition permettant de sortir le tracteur pour aller remorquer l'imprudent, lui faire la leçon, le regarder repartir mais doucement cette fois, chat échaudé etc., ralentir devant la maison toujours connue, sortir de l'auto, tirer du coffre les sacs qui sont ce qu'on emporte de soi lorsque l'on craint un peu de se perdre soi-même, remercier le conducteur, sonner, dire de très haute voix ce "c'est moi" qui n'a nul sens au fond, monter les escaliers, embrasser tout le monde même si c'est de moins en moins de monde, se débarrasser des vestes, pulls et autres couches à présent superflues, se coller au radiateur bientôt brûlant nos cuisses, regarder la rue où ne passent plus que des chats, des ombres qu'on ne parvient pas à identifier, la nuit qui marche et va mystérieuse vers le fond de l'étang peut-être, on pourrait dire sûrement.

La maison, qu'on peut dater précisément parce qu'elle a été contruite en même temps que toutes les autres dans le village quand il a été temps de revivre pour ceux, celles qui pouvaient encore après le rouleau compresseur de la guerre, la dernière, est pourtant de ces maisons sans âge connues de tous parce que c'est une maison à tous dans laquelle des meubles qu'on connaît par coeur mais qu'on ne penserait pas à acquérir, qui seront pourtant un jour dans nos appartements, nos maisons à nous, après des enterrements, des notaires, des testaments qui nous en feront propriétaires, puis des tergiversations qui nous empêcheront de nous en défaire, craquent comme s'ils profitaient qu'on leur tourne le dos pour se moquer de nous. Elle a été gagnée sur l'espace d'une de ces granges qui ont été de mode dans le grand moment de la renaissance et qu'on flanquait aux côtés ou derrière les maisons d'habitations flambant neuves, toutes rigoureusement identiques ou quasi, alignées le long de la route qui tranche le village, ce fruit mûr, en plein dans son milieu : une fois les familles relogées dans ces premières habitations, une fois les années passées, les couples faits et les enfants nés, il a souvent fallu trouver de nouveaux espaces pour loger ce grouillement relatif et, l'agriculture diminuant comme les besoins de hautes granges avec, on s'est évidemment tournés vers ces dernières qui là, mine de rien, attendaient toutes timides que quelqu'un les remarque, vienne les anoblir.

À détailler le spectacle, toujours le même, statique, à l'exception des moments où quelque fête paroissiale vient animer les lieux et faire se remplir la poignée de rues de gens et de voitures venus des alentours et la cour de l'école comme la place de l'églised'une foule étonnante de trognes pour certaines sorties directement des temps anciens, des temps que personne ici n'a pu connaître, on voit s'y superposer l'ombre grise, sale, d'une photographie découverte par hasard dans une boîte à chaussures et qui, prise après les bombarbements tapis de la dernière bataille, celle qui libéra le village en le réduisant en cendres, technique particulière mais se révélant en l'occurrence efficace, montrait depuis quasiment le même angle de vue les amas de gravats qu'étaient devenus les maisons d'avant, celles dont il ne restait donc plus rien que ces tas informes, indescriptibles en fait, qui seraient remplacés ensuite par les constructions qui sont maintenant le village, les maisons d'avant pourtant toujours là, présentes, vivantes, à leurs emplacements d'avant, exactement identiques mais invisibles, flottant dans les mémoires y compris de ceux, dont nous, qui n'en avaient jamais franchi les seuils, parcouru les pièces. Dans le même lieu alors, le même temps, on voit bien que quelque chose se passe qui fait que le temps se croise lui-même, nous emprisonne, et la scène pourrait durer indéfiniment avec toutes ces histoires se poussant les unes les autres du coude si une voix dans une autre pièce, celle donnant sur l'arrière et qui est la cuisine, n'appelait pour dire que le souper est servi. Il est moment alors de s'ébrouer, de faire tomber des yeux qu'on a écarquillés un passé qui ne passe pas, de passer à table. Il faut s'asseoir, la soupe est chaude, il y a du vin qu'on devine robuste dans les verres déjà. Bon appétit est la seule phrase maintenant autorisée. On la prononce, et on se tait.

C'est un mille-feuilles mille fois resservi dans lequel on mord à pleines dents épais constitué qu'il est des couches énormes de morts et d'années et de siècles s'empilant peu à peu, des couches sans fin de gens, de visages qu'on ne connaît pas ou à peine, par ce qu'on en voit de silhouettes ici ou là, à l'occasion d'un enterrement, d'une quelconque réunion de famille, d'une promenade, de rencontres de hasards, par ce qu'on nous en raconte, qu'on écoute à peine, sans vraiment comprendre de quoi il retourne, qui est qui par rapport à qui, qui est cousin, beau-frère, grand-oncle, arrière-tante, qui a vécu là-bas ou là, est mort maintenant ou malade ou vient seulement de naître et qu'on ne croisera peut-être jamais, ou très souvent sinon, c'est même chose, une pâtisserie un peu lourde et savoureuse, si peu respectueuse de nous, s'écrasant comme on appuie dessus et qui n'en finit pas de se faire, défaire, en même temps, dans le moment où toutes les histoires la constituant se déplient dans la conversation n'en terminant plus alors que le souper est passé maintenant et qu'arrive derrière la tarte qui accompagnera le café qu'on entend grogner dans son recoin de cuisine, la tarte qui n'est pas un dessert ici mais servira simplement à continuer à avaler parce que demain pourrait se faire sans plus rien à manger et qu'il est impossible de se défaire du vieux réflexe des gens de guerre alors qu'on peut le dire, la toute dernière des guerres est maintenant bien loin si l'on oublie celles qu'on se mène dans le dedans chacun soldat de soi à chaque seconde.

Vu d'en haut et maintenant ce n'est plus une figure de style, les satellites et les outils modernes permettant réellement de survoler le village, la vallée où il niche, on distingue un aggrégat de trois ensembles distincts, trois blocs de maisons et de dépendances reliés par des routes blanches, du moins c'est la couleur qu'elles offrent à voir depuis au-dessus des nuages. Le paquet principal, qui est à proprement dit le village et lui donne son nom quand les deux autres, de quelques maisons seulement, et bien que nommés indépendamment, sont des sortes de banlieues annexes, terme presque drôle ici, fait un bloc typique un peu allongé de long de la rue principale qui est sa colonne vertébrale et fait naître ce sentiment de déjà-vu. En cherchant un peu, la ressemblance quitte vite les limbes de l'impression : ce qu'on peut voir dans tout cela, c'est une de ces silhouettes faites d'os, figées à jamais dans l'ambre ou la boue devenue pierre, que les archéologues découvrent des mètres sous nos pieds et exposent derrière des vitrines pour que nos doigts contemporains n'en effritent pas la matière. Ce qu'on peut voir ici, c'est bien un de ces oiseaux patauds, comme mal fini, pas encore déterminé dans son évolution, devenu fossile, éternel donc ou pas loin, par la grâce du hasard, le mystère de l'histoire, et cette vision, évidemment, ne laisse pas d'étonner : ainsi ce n'est pas un village qu'on découvre mais un oiseau de terre modelé et caché dans les champs alignés tout autour avec leurs sillons, leurs lignes, qui convergent vers ce relatif centre de l'univers.

Au matin, on verra par la fenêtre de la chambre où l'on vient de déposer ses affaires, où l'on écoutera la nuit venir avec son cortège de bruits inhabituels qu'on ne connaît plus mais qu'on reconnaît malgré tout, les meuglements d'une vache, une voiture solitaire arrivant de M* et traversant à fond de train tout droit ou presque le pâté principal de maisons aux volets clos comme yeux, les bousculements soudains du vent secouant par rafales le côté encore vivant des arbres gardant le bord de l'eau, l'autre paraissant mort sans que cela semble empêcher quoi que ce soit, des pas parfois et même des rires mais de cela rien n'est moins sûr, on entend mal d'ici, où l'on dormira comme un moribond quand il lâche prise, les toits alignés parallèlement à la route principale parce qu'ils dessinent le trait d'une autre route faisant le mitan de l'un des deux autres blocs du village, ces toits dont une partie s'effondre depuis des années et qui sont une seule barre rouge et grise, ce sont les tuiles moussues et les autres de neuf remplacées, de l'autre côté du ruisseau qui passant au bas des jardins de ce côté-çi et des prés de l'autre fait une frontière qu'on peut franchir d'un seul bond — tout le monde le sait, tout le monde le fait, de l'autre côté c'est même village et même pays de fait, seulement un ailleurs qu'on s'invente et qui existe dans les têtes, bizarrement, à cause d'une eau grise boueuse qui est le fond de la vallée, son sang en somme de triste couleur.

C'est un monde figé, qui fait semblant du moins, résiste ainsi, avec ses armes d'immobiles ruses, à la marche du monde. À première vue donc l'impatient ne verra rien dont il ne puisse penser que c'était même chose exactement avant et puis avant encore et aussi loin qu'il puisse remonter — il se trompera, et sera tombé dans le piège ici tendu, dans lequel on tombe de même souvent, à chaque fois en fait. C'est de recul qu'il faut s'armer, de temps aussi, pour voir, entendre, et deviner surtout que derrière le décor où quand même de rares détails laissent déjà filtrer les lourds bouleversements, tel charivari, c'est un effondrement qui chaque jour se fait et fait de chaque jour un nouveau regain de gravats. Tout cela n'est pas réellement grave, le passé qui s'écroule est fait pour ça, c'est juste cette grande roue qui nous affole parce qu'on sait bien, on le voit bien, qu'elle nous dévorera comme elle a dévoré, déjà, ce peuple noir dont la demeure, là-bas vers les forêts, est marquée à l'entrée de six tilleuls droits dans le ciel gris peint d'hiver. On les regarde, on les voit bruire doucement sous la bise de glace qui coule du Nord, on sent dedans son cou des vents coulis quand nos pieds nus n'en peuvent plus. Ce jour commence mais la saison en fait une nuit et ce dès l'aube, on s'habitue.

Lors des visites règne toujours une agitation dont on se demande dans quelle mesure elle est générée par le fait justement de la visite, par elle seule. Les portes claquent, la sonnette sonne, des verres sortent des armoires où ils font légions, sont remplis, vidés dans un même mouvement ou presque, disparaissent dans les éviers, on les lavera plus tard, ils le seront on ne sait pas quand mais on n'a pas souvenir de les avoir lavés qu'on les retrouve déjà rangés en une parade étincelante sur les planches de bois rude épais des étagères, les manteaux s'amoncellent sur les fauteuils du salon, c'est la cuisine qui sert de lieu unique, on y reçoit et on y mange et on y vit, une autre pièce sert à mourir, il faut toujours séparer les fonctions même dans ce pays de terre noire, les derniers visiteurs sont à peine partis que d'autres silhouettes apparaissent dans l'allée, parfois même dans le couloir, tout le monde sait que les portes sur les côtés des maisons ne sont jamais fermées et qu'on peut librement entrer par là pour peu qu'on soit animé de bonnes intentions et si possible porteur de quelques nouvelles, d'une douzaine d'oeufs, de rien que du droit immémorial de pouvoir faire ainsi, et pas autrement. C'est une routine. On imagine la même chose lorsque l'on ne regarde pas, qu'on est ailleurs, de l'autre côté du pays, ou peut-être la rue est-elle vide, traversée seulement à un moment de l'ombre petite, penchée, que fait une vieille dame emmitouflée dans sept couches de laine et qui traverse sans regarder, elle est chez elle, elle fait tout ce qu'elle veut.

Du fait de la technique redoutablement efficace d'écrasement total utilisée lors de l'une des dernières guerres pour réduire la résistance de la petite poche de combattants s'accrochant encore au pauvre fatras que devait être le village d'avant, village dont on ne sait rien mais qu'on imagine, reconstruit à partir de bribes tirées des paroles de vieilles personnes presque toujours assoupies au coin du feu, de peu de choses, l'endroit maintenant est d'une remarquable uniformité qui le ferait presque passer pour un décor de cinéma si l'alignement des maisons n'était percé de loin en loin par quelque vieux hangar aux planches disjointes, aux tuiles balbutiantes, à l'ombre grise dans ce qu'on voit par les portes qui paraissent trop hautes jusqu'à ce qu'on se souvienne de ce qu'étaient alors, telles qu'on peut les voir sur certaines photographies, les charrettes de foin. On n'y entre jamais, c'est lieu étrange et autre temps qui se posent là et l'on craint trop vraiment en franchissant ces seuils de n'en ressortir pas ou alors dans un autre temps, le temps d'avant qui pousserait ici quelque signal, une entrée dérobée, un piège pour nous avaler. De loin méfiant on reste alors à écouter le bruit des bêtes dont on distingue les flancs comme on verrait un rêve, à peine croyable de tiédeur et de mystère évaporé sitôt qu'on y porte la main.

Le jour a avancé maintenant intercalant dans son propre tourbillon de bruits des moments où on croit que tout se fige mais ça ne dure jamais longtemps, c'est une pause seulement entre les murs surchauffés par une chaudière poussée à fond qu'on entend ahaner dans les tréfonds, un poêle aussi rouge plus que joues dans la pièce principale calé contre son coin crachant échauffant tout ce qu'il peut et il peut tellement qu'il arrive qu'on ouvre les fenêtres pour ne pas crever là cuits comme des jambons. Bien qu'il soit bien tôt quand même dans cette après-midi, on commence déjà à voir dans les maisons en face s'allumer des lumières, elles guideront plus tard on ne sait qui, peut-être les enfants des écoles rentrants, peut-être quelque paysan sur son tracteur encore perché, peut-être et c'est sans doute presque toujours le cas personne puisque personne ne rentre plus et que dans les pièces qu'on distingue maintenant vaguement éclairées, nébuleuse, il n'y a qu'une silhouette pour faire bouger les rideaux de dentelle et l'air qui est de même ou presque dans cette matière paraissant sans nul poids et pourtant lourde quand on la porte.

L'église est au centre du village mais elle n'en est pas le centre bien qu'elle fasse ce qu'elle peut pour nous y faire croire en se posant ainsi haute hautaine et massive à l'exacte croisée de plusieurs rues irriguant les quartiers alentours — en parlant de quartiers on se hausse un peu du col mais c'est de bonne guerre, laissons cela, il n'y a pas de quoi fouetter un chat même s'ils ne manquent pas ici nichés cachés un peu partout dans les grandes granges les écuries les garages oubliés sous les herbes jaunes et grises qu'un vent léger parfois fait s'agiter dans les étés de plomb. Le centre d'ici de fait, de la vallée entière aussi, est à l'entrée du village son cimetière qu'on croise en venant de M*** et qu'on a donc longé après la traversée du pays, l'arrivée dans la gare là-bas perdue, le reste du chemin dans l'auto surchauffée, son cimetière et ses six gardes que sont les tilleuls, dont les rangées de tombes tracent sur le sol des allées de gravier rouge crissant sous les chaussures plates des femmes qui toute la journée y traînent des pots de fleurs, des plaques, des arrosoirs, des souvenirs dorés dans une incessante fourmilière monotone monochrome que ne rehaussent pas les pétales vite tombées, le froid n'épargne rien, la porte est noire de fer forgé qui grince à chaque passage et ça ne cesse pas, ça ne dérange personne et certainement pas les morts dessous la terre dans leurs boîtes bien rangés attendant le jugement dernier pour ressortir, ça risque de durer, quelqu'un devrait penser à regraisser les gonds.

On se demande évidemment à quoi servent ces enfilades d'échafaudages qu'on essaie de faire, qui prennent des heures, mangent le temps pour mieux conter le temps, sont un piège immense et parfaitement visible, balisé, dans lequel on s'enfonce en en tissant soi-même la toile, et lucidement, froidement, comme si l'on voulait sciemment s'y perdre, s'y laisser prendre, animal triste, animal mort qui réduit à force de chiens décide d'aller dans l'étang se jeter, on se demande, on ne sait pas, on va dans le mystère que sont ces lieux-là, on s'y emporte en espérant comprendre enfin, pouvoir dire enfin ce qui dessous le monde va son chemin en nous marchant dessus et qu'on parvient mais certains soirs seulement à distinguer dans l'amas noir que font les branches mortes oubliées par le jour, les bûcherons aux épaules lasses dont on entend les voix au loin quand ils traversent le bois et disparaissent tout au bout de l'allée dont on ne verra pas le débouché parce qu'il est tard et que les mots, les mots ne suffisent plus, il faut rentrer, on reviendra demain, il sera temps encore, on verra bien.

Du ban tout autour encerclant le village jusqu'à en faire le centre d'une cible on ne réussira jamais à avoir une image claire, précise, une bonne part du territoire demeurant dans l'inconnu que créent les chemins jamais suivis, les bois qu'on n'ose traverser, ces routes se perdant dans des pierres puis des ornières où aisément à certaines périodes de l'année on s'enfonce à mi-cuisse lorsque la glace qu'on pensait épaisse plus qu'une main cède sous le poids du corps qu'on faisait porter dessus juste pour voir, et on a vu. Cette géographie est donc ainsi un kaléidoscope réordonnant au gré des souvenirs, perspectives et promenades, des images dont certaines sont tellement interchangeables qu'après tout, elles sont peut-être juste inventées ou bien rêvées. Ce monde qui bouge en dedans nous, il flotte mollement, il se complique et c'est exprès, pour échapper à ce qu'on tente, dire les lieux, et les endroits. Par dessus ça, compliquant encore les choses, viennent danser des toponymes que personne n'a jamais vus écrit, qui sont dans cette langue oubliée, bâtarde, disparue, qui est celle des gens de là, et qu'ils sont de moins en moins à savoir parler, à entendre puisqu'avec eux qui disparaissent puisqu'ils meurent les uns après les autres, s'efface ainsi le nom des lieux, ce qui était en quelque sorte leur visage, permettait que chacun sache de quoi l'on parlait, d'où, quand on parlait de là ou de là-bas, de tel recoin plat à la fourche des ruisseaux, d'une clairière entre deux bois, d'un trou d'eau si profond qu'il paraissait ouvrir aux portes des enfers (quand on venait y regarder, ce qu'on voyait, c'était juste le reflet d'un visage tendu).

De fleuve il n'y a pas ici et d'océan pas plus ou loin tellement que personne n'y pense, n'y marche, n'y trempe les pieds, n'en goûte les embruns. En fait d'eau vive il faut de ruisseaux faire avec, ils sont très peu, ne sont que deux se croisant sous l'abri d'un paquet de saules déplumés sur un champ plat posant sa hauteur finalement minuscule — au creux de la vallée ça suffira et après tout, c'est la grande règle de la gravité prévalant là comme partout, au creux va l'eau, toujours, ainsi parlait un pilier de comptoir mais ce sera plus loin peut-être dans l'histoire, peut-être pas. Ils sont donc deux, on les connaît, on y jouait, leurs boues n'ont nul secret pour les gamins d'ici, ceux de maintenant, ceux de d'avant, ce sont les mêmes, on le voit bien, les traits des uns sont le décalque de ceux des autres à peine un peu plus flous à chaque génération qui passe, le temps n'a vraiment pas la main très sûre, il tremble dans sa copie ou est inattentif, c'est son affaire, il fait tout ce qu'il veut, est au milieu de tout et même des jeux d'enfants décorés jusque à leurs oreilles par les salissures qu'ils se font sur les rives où ils tentent à construire des barrages de bric, de broc, qui n'arrêteront rien que quelques grenouilles, deux ou trois alevins, et encore, ce sera bien le bout du monde si ça tient jusque-là.

L'étrange est que le village est toujours là toujours même mais jamais le même puisqu'à le parcourir on voit bien aussi qu'il n'est pas tout seul et qu'au même endroit exactement forcément continuent à vivre le village d'avant et celui d'avant et ceux d'avant et ainsi en remontant le temps coulant aussi loin qu'on puisse remonter en imagination jusqu'au moment qu'on ne parvient pas à retrouver où peut-être il n'y avait rien ici qu'un vert désordre vautré au fond de la vallée traversée de pèlerins, d'errants, de chasseurs, on ne saura jamais cependant qu'on sent par tous les pores de la peau cet empilement d'évènements que les mots ne peuvent pas rendre et même pas si on les amoncelle eux aussi jusqu'à en faire une phrase et des pages et des pages et des milliers de livres qu'on entasserait le long de la rue longue sur laquelle on est maintenant rentrant les épaules le cou enfonçant ses mains dans ses poches sentant au creux du dos cette langue froide que fait la peur apparue avec la nuit comme si elle n'avait fait que cela tout le jour, se cacher et attendre qu'on soit seul pour venir des tréfonds de notre mémoire sans limites nous rappeler à ce qu'on demeure toujours sans y pouvoir mais, de petits animaux détalant.

On se souvient des vergers beaucoup plus nombreux il y a quelques décennies encore entourant le village d'oasis jetées sur les champs sagement alignés avec leurs sillons tout autant sages et nets mais que l'hiver finissait par gommer comme s'il avait passé dessus chacun pour l'écraser à grands coups de talons rageurs. Il n'en subsiste presque plus à présent, le ban a été bousculé, toutes les pièces de terre rassemblées pour que servent telles machines monstrueuses qu'on voit de loin lacérer le paysage et qui dans le petit patchwork qu'était l'espace avant n'auraient même pas réussies à faire un demi-tour avant de se prendre au piège des haies ou des clôtures — personne n'aurait su quoi faire pour les en sortir, on les aurait abandonnées là comme de grands insectes morts, la pluie et le gel se seraient chargés de les désosser en prenant tout le temps nécessaire, nul n'aurait été pressé, nul ne l'était, on aurait regardé s'affaisser peu à peu ces grands corps brisés, d'abord avec crainte, puis serait venue la curiosité, puis après peut-être l'indifférence, qui s'en soucie ? Quoi qu'il en soit, des lignes d'arbres fruitiers il n'y a plus, plus rien ne pousse que des souvenirs et juste encore, la récolte est chaque année plus médiocre et le jour vient où le paysage sera celui qu'il a toujours été pour ceux qui seront là parce que les autres, dont nous, ne serons plus.

C'est une danse mais on ne danse pas, c'est la gigue folle des morts qu'on devine assis autour des tables à prendre le café découper les tartes raconter des blagues qu'on ne comprend pas et qui font pleurer rire aux larmes les vieilles dames dans les visages desquelles les morts sont toujours là, c'est une danse qu'ils font dans la rue le long enlignés comme s'ils attendaient tous qu'on passe pour nous faire une haie d'honneur que personne ne voit et qui fait penser quand même à celles traditionnelles des pompiers aux mariages avec leurs casques à bout de bras portés qui n'ont du feu jamais vu même la queue et dont les reflets éclaboussent les invités massés au bas de l'escalier de l'église, c'est eux dans les champs courbés sur la terre à gratter et qui se relèvent juste pour faire signe en posant l'autre main sur leurs reins fatigués avant de replonger sur leur tâche sans fin, c'est ça en transparence du monde d'aujourd'hui qui fait dans le paysage un tremblé gris n'ayant de cesse de troubler ceux qui vaquent vivants perchés sur l'étroite bande de leur présent et regardant autour, et ne voyant donc rien mais devinant sans rien pourvoir cerner de ce mystère — tu reprends du café ? dit une voix, on ne sait pas qui là parlait, on est seul sur une chaise à regarder les nuages bas dehors roulant, on dit simplement oui, rien donc n'arrive qui ne soit de toujours arrivé.

On change maintenant la focale, on regarde vers ici ou là, on fourrage dans tout cela sans rien déranger finalement et c'est remuer d'une branche écorcée au bout les braises sombres d'un feu continuant quoi qu'il arrive à faire son bruit mal luné, à briller avec retenue à plein ras du sol, à sécher légèrement les feuilles la boue autour — de loin on doit voir monter la colonne grise brouillée de sa fumée, luire les quelques éclats qu'il jette parfois vers la mousse courte au pied des arbres, ou peut-être qu'on ne voit déjà plus rien, ou peut-être que personne n'est là, n'a jamais été là pour voir cette scène qui n'existe pas, n'est qu'un assemblement mal ficelé de souvenirs vagues un peu plus chaque jour et qu'on tente de fixer comme on le faisait jadis des papillons en plantant dedans en plein milieu la longue aiguille de la langue, de ce qu'on essaie de faire, l'écrire, avec la certitude que c'est l'échec seulement qu'on atteindra puisque le monde excède ce qu'on peut en dire et le passé ce qu'on peut en raconter.

C'est toujours même chose à chaque fois : le pays traversé finit par s'évanouir dans sa propre distance, les premiers jours passent dans le tourbillon qui les tient droits, on avance lentement dans le livre qu'on a emporté en se disant qu'il ne ferait pas une demi-journée et voilà qu'on a à peine passé les premières pages alors qu'une semaine déjà s'est effondrée mais tout s'explique, il est d'un ennuyeux aussi, on reste donc là vacant imaginant couché dessus le lit où on s'est réfugié en prétextant une sieste qu'on ne fait pas, on regarde sur le mur qu'ils recouvrent avec une grande indifférence les livres, encyclopédies, guides divers jamais ouverts et qu'on n'ouvrira pas, on se dit que rien n'attendait ici la langue mais qu'elle est venue quand même, forçant la porte et s'installant ainsi qu'un soudard en plein pillage s'invite à la table, bouscule les assiettes des convives médusés, emplit et vide son verre tant vite qu'il lui coule au menton un vin qu'il essuiera d'une manche distraite, occupé qu'il est maintenant à dévorer la cuisse du poulet décrochée d'une main sale sur laquelle on se demande si les taches ne sont pas du sang, cela exactement, la langue comme un soudard ne prêtant attention à rien et prenant toute la place du matin jusqu'au soir et même la nuit quand du sommeil on s'extirpe accablé et que ça recommence de suite dans le dedans à chuchoter.

C'est un pays où l'érosion des rites anciens, leur remplacement par ceux qui viennent, sont déjà là en fait mais ne se laissent pas encore distinguer d'autant que l'on cherche par prudence à rester collé à ceux d'avant qu'on a vu déjà se dérouler, se déplier, nous sont connus intimement, est un peu moins rapide qu'ailleurs sans doute du fait du relatif enfermement de la vallée assurant une imperméabilité temporaire de l'endroit, de ses pratiques, à la marche du monde. Là aussi donc, on voit les couches, on distingue dans les manières de faire, de naître, de marier, de mourir, d'enterrer, ce qui ressort des temps d'avant, de ceux de maintenant, ce qui devient à partir des deux le temps présent dans le mélange qu'il fait des gens comme des gestes. On pousse alors la porte, on sent ce parfum capiteux qui est de cire, de fleurs et de chairs corrompues déjà, on n'oublie pas cette odeur-là, on la reconnaît même la première fois qu'elle vient en travers de nous, elle est inscrite sans doute aucun dans nos gènes, il faut se retenir pour ne pas tourner les talons, refermer derrière soi cet huis qui est une pierre tombale ou presque, il faut se forcer à entrer pour jeter sur le cercueil l'eau bénie à l'aide de ce rameau nageant une brasse sans fin dans le bénitier improvisé, on a reconnu un ramequin de dessert, puis saluer les personnes autour assises recroquevillées en raison du froid ou de la douleur, c'est la même sensation quasi, s'asseoir aussi, attendre, attendre on ne sait quoi, certainement que la bienséance nous permette de repartir puisqu'il semble inutile d'attendre autre chose, le mort ne se relèvera pas, n'est pas Lazare qui veut et de toutes les manières, personne ici n'oserait lui intimer le commandement de se lever et de marcher, qu'on imagine, si cela fonctionnait, l'ordre des choses s'effondrerait, il vaut bien mieux ne rien tenter et puis se taire et puis faire sembler de prier, on marmonnera, ça suffira à donner là le change, c'est ce qu'on fait, et ça suffit.

Le temps se tient caché dedans des riens, c'est là qu'il est encore le mieux, c'est là qu'on le remarque le moins, qu'il risque le moins d'être réduit ainsi qu'on le dit des animaux que les chasseurs forcent dans quelque recoin, une mare où pourra se produire la mise à mort, cette saloperie, le temps se tient dissimulé dans d'anodines choses, des gestes, des manières de faire, de vieilles recettes qu'on retrouve tracées d'une écriture impeccablement haute, claire et bleue sur du papier ligné comme il n'en existe plus maintenant, tant mieux, que ferions-nous de cela, dans des biscuits finissant de refroidir sur un coin de table et qu'on regarde en sachant parfaitement, clairement, qu'on les regarde comme les regardaient ceux d'avant et ceux d'avant avant, avec les mêmes yeux, la même salive qui nous vient dans le pli des joues, la même faim au creux du ventre levée alors même qu'il n'y a pas deux heures qu'on s'est sorti du déjeuner et qu'on commence seulement à reprendre son souffle, le temps est là-dedans, dans une livre de farine et tout autant de sucre et pareillement de beurre ou environ, on ne mégote pas, cuire gras et tout autant manger beaucoup est un morceau de temps aussi, une habitude venue tout droit des guerres et des travaux des champs, ces choses tombées dans la grande fosse des ans mais qui frémissent encore dans l'entre-deux des heures, et derrière elles frémit sur un coin du fourneau une cocotte, on lève le couvercle, on ne reconnaît rien dans ce qui mijote avec nous, ce doit être la soupe du soir ou peut-être pas, peut-être est-ce seulement ce qu'on abandonne de soi dans chaque phrase, ce tricot inutile qu'on fait par-devers soi, ce bricolage — il y a des jours à la fin desquels on ne sait plus ce qu'on peut être, c'est bonne chose, tout le monde sera tout le monde à force de mots, que quelqu'un sonne maintenant l'hallali, la bête est prête.

On vaque et c'est inhabituel tant qu'il flotte dans l'air ce parfum de jours étranges qui fait courir les enfants. Les rares à en avoir encore se sont occupés de leurs bêtes plus tôt ou plus tard, c'est selon, tout dépend de s'ils étaient couchés avant la minuit ou s'ils viennent seulement de rentrer de la beuverie qui les a tenus éveillés un peu comme ces nuits où il faut attendre que mette bas la bête mais là au moins on ose somnoler comme on peut sur quelques bottes de paille jetées dans un recoin alors que pour le réveillon il faut tenir les yeux ouverts, brailler encore et puis encore, faire comme si cette fois-là quelque chose différait du grand chambardement de dominos que font les jours quand ils tombent dans la fosse sans fond du temps mais tout le monde sait bien que non, c'est occasion seulement de gueuler et de se saouler tous, on oublie mieux dedans l'ivresse. On vaque donc, c'est juste le jour après, rien n'a vraiment changé, les rues resteront vides jusqu'avant midi, les femmes rangent les tables ravagées, on sait qu'à l'heure de l'apéritif commencera la ronde des groupes plus ou moins réveillés dessaoulés passant de maison en maison souhaiter la bonne année selon un ordre rituel complexe, une préséance, des habitudes où se mêlent les âges des visiteurs et des visités, les relations familiales, les amitiés, le voisinage, tout cela sans cesse bougeant, les morts mettent là-dedans un vague bazar en rebattant les cartes à chaque fois, chaque mise en bière, un chien dehors passe comme s'il fuyait, au coin tourne maintenant le premier groupe, leurs yeux sont de brouillard, la journée va être longue et cette année derrière de même.

Il est dans toute terre un indicible et donc ici ainsi que dans toute terre puisque cette terre, n'en déplaise à qui penserait qu'elle est particulière, est exactement même que toutes les autres sous ses dehors différents, d'autres vêtements, une apparence qui ne trompe pas mais qui n'en fait pas une particulière. Tenter de dire ce qu'on ne peut pas dire, ce qui ne peut se dire non pas parce qu'on ne l'ose pas, mais bien parce que la langue ne parvient pas à le faire, ne suffit pas, est trop rudimentaire, pas assez affutée en fait, est exactement comme marcher dans les champs et courir derrière son ombre ou vers l'horizon ou après quelque oiseau tombé du nid robuste assez pour ne pas se laisser attraper et qui va parvenir des heures durant à nous échapper, s'envolant toujours gauchement au dernier moment pour retomber un peu plus loin et quelques mètres encore et puis comme cela jusqu'à ce que finalement, on mette la main dessus quand ce sera trop tard, il sera crevé d'épuisement, notre victoire fera un bel échec, l'animal mort ne sera plus qu'un tas tiède mou de plumes grises qu'on jettera sur le fumier avant de taper du pied dans un caillou de rage, tous nos efforts auront été inutile, la bête se sera tout de même échappée en y laissant la vie, et de même la terre, son indicible fait de silences et de paysages et de ces gestes qu'on ne saisit pas et qui restent dans nos mémoires et derrière lesquelles on court pour tenter de comprendre, on ne comprend rien, on ne dit rien en l'écrivant, la langue est inutile qui ne parvient qu'à maintenir le temps qu'on l'use le monde autour vaguement visible, et rien de plus, quel triste outil, et tant grossier avec ça, on se demande, à quoi ça sert.

Les tablées sont immenses, c'est encore ce qu'on a trouvé de mieux pour lutter contre la faux dehors et dedans, lui opposer une masse qu'elle mettra plus de temps à réduire, lui donner à couper non pas deux jambes mais des centaines, ça n'arrêtera rien mais ça ralentira, on va dire ça, on aligne des visages le long des assiettes des couverts, ça parle et puis ça hurle mais c'est seulement parler un peu plus fort que le voisin et puis le vin a réchauffé le dehors le dedans pendant que la buée prenait son temps pour repeindre le monde de l'autre côté des fenêtres immenses de gris, on ne voit plus que les halos que font les réverbères, les ombres que sont les fumeurs, il y a toujours des chaises vides même quand tout le monde est assis et que ça commence, on a compté trop large, on attendait peut-être ceux qui ne viendront plus, on a essayé de les attirer, de faire comme si, les chaises resteront vides et même si l'un ou l'une des invités se pose dessus quelques minutes après quand le grand chambardement des discussions aura commencé elles resteront des chaises vides, on le sait bien, elles servent à ça, marquer dans les lignes qu'on fait les traces de ceux tombés, c'est un combat, c'est grande bataille, on connaît ça, on ne gagne jamais mais on se bat, les plats arrivent, il faut manger, personne ne lutte ici le ventre vide.

Nulle distance n'y change rien, nul temps non plus entre là et puis ici, cette terre reste toujours présente à ceux qui en ont été tirés, ils la portent dedans profond comme une mine, elle pèse, elle est le marécage dans lequel ils piétinent loin enfoncés aux genoux en ce qui leur fait des sortes de fondations les épuisant à mesure de leurs efforts pour s'en échapper, atteindre un sol plus stable, une rive ou quelque chose d'approchant sur quoi reprendre souffle et esprit, lever les yeux, voir un ciel bleu enfin qui changerait du ciel gris mercure et de la plaine fermée en tous les sens de collines où s'accrochent les nuages, cette dentelle poussiéreuse qu'ils font presque peignés, nulle distance ne libère celui issu d'ici, parti ailleurs, ne revenant plus, et passant ses jours vacants à regarder des arbres, un ciel, ailleurs, mêmes pourtant, parce qu'au paysage de là se substitue le paysage d'ici en permanent rideau qui ne s'ouvre jamais et bouche les heures parfaitement, parfaitement, jusqu'à ce que vienne la nuit, la même pour tous et puis partout, vous connaissez, il n'y a rien de plus à dire.

Le temps est une roue avançant écrasant soigneusement au passage ceux qui se tiennent sur sa route, la terre, les gens, les maisons, les paysages, comme si ce n'était rien que tout ce monde qui sort de là laminé par l'arrière de l'église et forme un cortège qui ne change pas, suit le même chemin, arrive au même endroit, y laisse le mort et tous les souvenirs, revient en luttant dans le vent pour garder sa casquette ou le chapeau qu'on ne porte que pour ça puis reforme une tablée autour du café qu'on ne peut pas ne pas offrir, ils sont venus de loin, l'église était tant pleine que les portes sont restées ouvertes, c'est la consolation alors que les collines s'érodent avec la pluie les léchant patiemment et arrachant la poussière qu'on voit remplir les fossés par le fond, il faudra les curer au printemps, il y avait avant plus de forêts, on l'imagine, on s'invente une époque où ce qu'on est n'était même pas pensable encore mais où les gestes qu'on fait dans chaque saison n'étaient pas différents, pas tellement, le cochon se tuait de même manière et sa tripaille se vidant chaude dans l'air glacé faisait déjà cette brume un peu salée enveloppant tout quelques secondes, les silhouettes sont les mêmes ou quasiment, le bruit qui vient de l'Est est celui de la roue, personne n'y prête attention, cela viendra quoi que l'on fasse et pour ce moment-là, c'est la bête en deux ouverte qui nous importe, le reste le reste on verra bien, le crochet qu'on force dans la patte derrière le tendon du talon raccroche un peu, est-ce que tu peux tenir l'échelle au lieu de bayer aux corneilles espèce de grand con ?

C'est une illusion, rien de cela n'existe, rien de ces lieux, ces gens, ces histoires n'est réel dans le fond, c'est un château de cartes qu'on a trouvé sur le bord d'une route, on joue avec pour s'occuper, cela s'effondre parfois, on recommence, on est tellement patient si vous saviez, ce sont des jeux d'enfants, on est resté le même ou presque assis par terre à inventer d'un rien un monde mais il ne faudrait pas demeurer là, une légende court dans le village qui dit que le garde-champêtre avec sa jambe plus courte cela lui vient de ça, être resté toujours enfant à traîner sur le sol, c'est sa jambe morte courte qu'il traîne maintenant traversant le village avec sa cloche en appel et les messages qu'il sème et ce dépli ce pli dépli qu'il est passant de la longue jambe en appui sur la courte et puis la longue encore le mouvement ce balancier le fait monter descendre c'est le même homme parfois très grand parfois quasi un nain il porte cette casquette qui dit qu'il est la Loi je suis la Loi on vient de l'inventer peut-être on ne sait plus la cloche sonne pourtant il faut ouvrir la fenêtre pour vérifier savoir ce qui se passe ouvrir une fenêtre.

Il faudrait se souvenir des endroits où l'on passe, en tenir la liste, l'inventaire, manière de ne pas perdre le lien avec la vie qu'on déroule sans y prêter garde, nous faisons tous la même erreur, ce n'est pas faute pourtant d'avoir été prévenus, les vieux le disent tous, personne ne les écoute, on sait bien qu'ils déparlent, on se rassure ainsi, les croire n'est pas possible, on se poserait de suite sur le bord de la route les jambes ballantes dans le fossé en attendant dans le vent fou léger qui sourd du printemps que vienne la fin, le monde irait en vrac, on ne peut pas faire ça, on fait comme si demain était juste la veille d'un autre demain, on oublie donc presque tous les endroits sur lesquels on a posé ses pieds, certains surnagent quand même, on ne sait pas vraiment où, on ne saura jamais pourquoi, les lieux dont on garde mémoire sont des îles posées sur la grande mare du temps, ce sont des nénuphars, les jours comme aujourd'hui on saute de l'un à l'autre, on va où on le veut, et rien n'empêche donc de passer d'un seul coup des grandes terres froides de l'Est au bord léger du fleuve, mai est tout en avance, une grande maison est là et ses volets ouverts, tout le monde imagine, c'est rêve et c'est réel, qui s'occupe des salades ? on ne connaît même pas cette voix, la terrasse est dessus droite face à l'eau qui roule, le jardin est derrière partout très allongé et dans l'herbe rosée, on marche sans s'arrêter, c'est cela que d'écrire, marcher sans s'arrêter, ne craindre aucun muret, on passera toujours, on marche sans s'arrêter.

On croise le très grand froid du soir avec sa figure mosaïque, ce patchwork qu'il est cousu de celles et ceux qui ne sont plus là, qui ne sont pas là, on rajoute un pull sur le pull, cela ne changera rien, le très grand froid du soir fait du dedans cette sorte d'effondrement qui brise toutes les murailles et nulle trompette n'a résonné, on pense à ça sans trop savoir pourquoi, c'est un fil qu'on déroule, on parle sans y croire, on croise d'autres aventures et cela reste des aventures, rien ne parvient à nous ramener sur la terre ferme du réel, il y a dans chaque pièce où l'on pénètre un angle mort où l'on finit par se retrouver empêtré sans avoir prêté garde aux mouvements qu'on faisait nous y conduisant, c'est toujours la même chose, un sentiment diffus, ce n'est pas là le bon endroit et il faudrait qu'on soit ailleurs pour y être mieux mais ailleurs c'est pareil, le grand froid y sera aussi même si ce n'est pas toujours le soir, on tisse et on détisse et dans les villes on marche sans fin, il doit y avoir quelque part un lieu qui nous attend, il suffit de trouver, il suffit de chercher — on fait même comme si on ne savait pas que d'aucuns comme cela se perdent parce qu'ils ne trouvent jamais amarres, on les connaît, on les croise partout et certains même dans le miroir du matin, c'est un effroi, un très grand froid, dans l'aube posé, nous regardant.

C'est très exactement un monde entier de rêve que celui où l'on vit, un monde où il n'y a pas de place pour la réalité ou alors si peu, par petites touches, dans ces instants rares où l'on croit voir derrière le rideau des histoires des ombres qui bougent, des mouvements, quelques sourires parfois. On vit dedans, on vit dans quelques mètres carrés qu'on déplace à l'occasion des déménagements nous entraînant ici ou là sur des terres dont on ne connaît toujours rien des années après s'y être installé, on dirait posé si l'on était précis, s'il était possible d'exprimer à quel point on pourrait tout autant être un meuble que d'autres emportent et où, cela nous importe peu tant que l'on peut rester terré dans cette chambre imaginaire dont on construit chaque détail, dont on partage certains recoins, mais rarement, et à si peu — de grands navires passent, on distingue leurs cheminées hautes derrière les arbres où revient le printemps mais l'océan est loin tellement que ce doit être inventions, l'arrière-plan serait une toile tendue sur un mur gris et blanc et la baie donc peut-être n'existerait même pas, on creuserait dans le silence de minuscules tunnels ne menant à rien, c'est un travail de titan, ça ne laisse pas de traces, un peu de poussière peut-être, on balaiera demain, si demain est demain.

On ira ensuite marcher parce que tout repas dominical tient sa conclusion dans la promenade vers laquelle en fait il ne fait que tendre, qui le justifie, ni plus, ni moins, et ce sera l'occasion de dérouler toute une litanie de noms, de points familiaux, géographiques, amoureux, faisant quand on les relie les uns aux autres une généalogie incroyablement complexe dont une partie si ce n'est la presque totalité ne repose sur rien, en tous les cas, pas sur les filiations, le sang, ce qui n'a pas d'importance puisque à l'inverse ce qui compte vraiment, on finira par le comprendre à force de pieds, est d'énoncer les noms, presque tous inconnus, qui font les gens et puis le monde, le nom de l'un et de ses liens de parenté avec tel autre suffisant à faire apparaître d'autres figures et d'autres derrière jusqu'à plus soif, jusqu'à ce que, à tout le moins, une bonne moitié du canton ait été explorée ainsi sur le papier, on dira ça, exactement comme s'il s'était agi de battre les bois à la recherche d'on ne sait quel trésor qui est de racines et qui permet d'énoncer à voix haute à quel point la couche qu'on fait dessus la terre est bien épaisse et bien tissée, une maîtresse pièce, untel connaît une telle qui est femme de fille de a frère qui est etc on s'y perd vite, il est l'heure de rentrer, celle du café, le deuxième pour être précis qui sera aussi goûter pour les enfants, les invités qui n'avaient pas été conviés au déjeuner mais doivent venir plus tard vont arriver, il est grand temps de se hâter.

Ce sera la même boutique, on ne s'y attendait pas, rien n'a vraiment changé sinon le propriétaire un peu empâté maintenant et les outils qu'il utilise animant un énorme écran qui sans doute a remplacé les bacs où se révélaient les visages, on ne sait pas vraiment, on imagine qu'ils étaient quelque part alignés dans une chambre obscure dont l'ampoule rouge devait briller peut-être tard le soir, la nuit, à l'étage, dans l'appartement au-dessus du magasin dont les fenêtres, les rideaux, laissent supposer. Pour le reste, les portraits sont toujours les mêmes ou presque mais il est fort probable que ceux qu'on voit là poser dans leurs plus beaux atours, le costume du mariage, celui de premier communiant puisque c'est encore un évènement qui marque une porte, sont les enfants de ceux qu'on a connus, croisés sur les bancs de l'école, le collègue plutôt là-haut se défaisant à présent sur le haut de la ville dans son métal maintenant triste, il l'était déjà tant il y a toutes ces années, cette mode de conception, on comprendrait ensuite qu'en cas d'incendie tout brûlait en prenant au piège les enfants, ce n'était pas arrivé pour celui qui continue une lente décrépitude, il faudrait y entrer pour retrouver les couloirs sombres mais quoi, qu'y faire aussi, marcher dedans ses propres traces, on se perdrait sans doute alors on examine les sourires à la parade dans tous les coins, on attend et on cherche, le photographe dans la petite salle du fond est en clientèle, on l'entend exhorter au sourire, des rires viennent et c'est à croire qu'il cueille des grimaces, on s'étonne un peu de voir aussi parfaitement encadrés quelques chiens, pourquoi pas après tout, on se construit les icônes que l'on veut, l'homme revient maintenant du fond mais il ne nous reconnaît pas, il prendra le ticket attestant d'un dépôt, livrera dans la semaine les tirages, il faut encore parfois du temps pour construire des images qui resteront bien après nous, c'est à cela qu'on pense en ressortant dehors dans le soleil éteint d'une petite ville morte où l'on traînait jadis sans deviner qu'on partirait pour revenir, c'est à cela qu'on pense, aux visages sur les murs, à celui qu'on sera.

Tout a baigné jusque-là dans une ambiance grise hivernale qui pourrait laisser à croire qu'il n'existe ici qu'un ciel mercure gris dont l'argent cache toujours le soleil derrière maintenant le métal à sa température liquide : ce serait une erreur, l'été aussi arrive comme le couvercle qui vient avec non plus tissé de nuages bas tellement qu'ils se laissent gratter le ventre par les arbres noirs encrés dessus cet horizon bas de plafond mais fait (le couvercle) d'une chaleur sans air tombant sur ceux qui marchent dedans les chaumes de tout son poids, de tout son haut, tellement d'ailleurs qu'on s'arrêtera dessous un arbre, mirabellier tordu de toutes parts, vieillard sans doute que le lichen a recouvert parfaitement, une peau vraiment et sans lifting ajustée ce qu'il faut, dans ce qui semble un verger mort mais qui n'en est pas un, on voit sur l'herbe rase des traces d'auto, plus haut là-bas il y a une faux accrochée à la fourche d'un poirier au ventre renflé et juste après, un demi-cercle fauché sous un prunier qui dit assez que quelqu'un vient préparer le terrain, dégager l'aire, faire ce qu'il faut pour qu'à mi-août et sur l'automne on puisse faire récolte sans avoir à chercher les fruits cachés tombés, il ne faut pas marcher, on les écraserait, on reste sous couvert et l'ombre fait sa boucle noire qui rafraîchit, d'aussi loin que l'on voit il n'y a rien qu'une vallée toute droite laminée de torpeur, il faut attendre encore pour oser repartir, on attendra le temps qu'il faut, de grosses sauterelles vertes gracieuses nous tiennent compagnie, et des abeilles aussi, et le poids de l'écrire quand on sait bien qu'il n'y a rien à dire de ça.

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