Etre dans le mot mer / Brigitte Célérier

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Être dans le mot mer, même s'il ne convient pas vraiment, l'avoir en soi, s'y perdre. Tâtonner un peu pour le raccord, avec ce qui fut familier – ce n'est ni l'océan battant la corniche entre Le Conquet et Saint Mathieu, ni la langueur iodée du ria entre murs de granit et hortensias, ni la mer de mes origines, jouant dans les anses rouges bordées de pins, ou léchant les rochers sous fleurs d'ail et dans l'odeur des crottes, ni la berceuse des barques échouées sur l'aute rive. Oublier - d'ailleurs, oui, cela venait par automatisme - en rester à ce qui est là de marin. S'asseoir sur les planches pour être plus proche des lentes ondulations, se remplir de l'odeur, replier les jambes, les serrer contre soi en courbant les épaules qui frissonnent un peu dans l'idée de frais que l'on voit, noter paresseusement l'écume du bateau, la progression imperceptible de la voile, plisser un peu les yeux pour tenter de s'assurer que ce point là-bas est bien une bouée. Et puis, longuement, regard filtrant, se perdre dans cette petite bande là où l'eau et le ciel se mêlent, juste sous le creusement blanc qui s'achève en nuages. Rester là, une boule au bord de la gorge, dans le parfum de la mer, dans le manque de son bras sur mes épaules, de sa voix pour me dire le large.

Vase communicant : Paumée

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Commentaires

"tâtonner un peu pour le raccord", mais oui, c'est elle, c'est bien la mer si familière et pourtant autre ... et aussi "les épaules qui frissonnent un peu dans l'idée de frais que l'on voit" j'aime beaucoup c'est si juste !
Beau et sensuel, tu sais faire.

j'ai la même boule dans la gorge maintenant.

(quel mot désigne sensibilité et dentelle ?) Très touchée.

que vous êtes gentils, mes épaules se redressent sous l'humidité des cheveux qui sèchent

On naviguait grand largue lorsqu'on aperçut sur le rivage une forme immobile, blanche, entre ciel et mer. Une femme ? Etait-elle seule ? On s'attarda. Mais la journée avançait, on dut border les voiles et finir au près.

combien de fois traversé l'anse par cette passerelle, entre l'odeur de vase et celle, salée, iodée à marée haute, joliment documentée par cette photo, dès fois hâtant le pas pour rejoindre les blancs sablons, des fois s'y attardant, rêvant d'emprunter une de ces nombreuses barques et de faire un tour...
très belle, cette évocation, touchante, Brigitte

en fait, rêvé d'une autre passerelle, pas réveillé du tout, tout peut être effacé Daniel

@Martin : comme je te le disais en coulisses, mieux de laisser (avec ton accord donc voilà) parce que ça donnait à voir comment la fiction change ce qu'on voit du monde.

et je le découvre maintenant, et j'en ai rêvé un peu, avant de tourner vers la corniche de la passerelle vers les blancs sablons et de la pêche, enfant, aux chevrettes mangées crues à ses pieds

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