Fantôme

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... qu'après tout, je pouvais pour l'éternité tranquillement continuer à peindre puisque nul ne se souciait de moi et que le temps, lui, persistait à glisser à même allure que les nuages dessus la ville (il y avait bien parfois quelque passante troublée semblant sentir que j'étais là et qui tournant la tête tentait de comprendre d'où lui venait cette sensation, ce sentiment que derrière la colonne un homme patientait, l'attendait depuis des années, peignait pour elle, mais de là où j'étais, personne pour me voir, personne pour me revoir - le fond des heures est sans lumière).

... que nous nous décidâmes, finalement, à enterrer, parce que cela nous semblait la solution la plus prudente, la plus logique (le monde cette fois semblait courir définitivement à sa perte, et nous voulions, au moins, en sauver quelques traces, des témoignages à destination de nous ne savions pas qui puisqu'assurément, cette guerre serait la dernière, pas des guerres, mais de l'histoire, de la nôtre, de celles des humains, qui allait sans doute se finir là, maintenant, ce qui faisait qu'il y avait fort à parier que personne, jamais, ne serait en mesure de redécouvrir ce que nous cachions partout où nous le pouvions, dans les caves, sous les planchers, dans le double-fond des tiroirs ou, comme là, dans les jardins publics où nous nous retrouvâmes bientôt des centaines à creuser d'immenses fosses dans lesquelles nous déposions ce que nous avions de plus cher, de plus beau), mais se révéla une tâche ardue que nous commençâmes sans nous douter qu'il nous faudrait tout le jour pour que le cheval enfin disparaisse de la surface de la terre et commence à s'enfoncer en elle, à y trouver refuge - l'animal, de fait, continuant à nous résister tout du long, se cabrant follement, tentant de nous frapper de ses sabots que nous sentions, quand ils nous frôlaient, plus durs que la pierre et cherchant sans le moindre doute à nous tuer, ce qui finalement nous faisait rire (que risquions-nous en fait, nous étions déjà morts, et toutes, et tous, depuis longtemps, et ce que nous faisions en ces jours n'était qu'occuper, un peu, le sursis que le hasard et la désolation nous laissaient) cependant que nos efforts se poursuivaient sans trève, ne cessaient pas - nous ne savions pas qu'ils ne cesseraient pas, que nous resterions pour l'éternité figés dans cette posture, coincés dans un recoin du temps d'où l'on viendrait nous tirer, bien plus tard, quand tout cela serait terminé et qu'il s'avérerait qu'en fait d'apocalypse, la nôtre était ratée.
... que nous nous décidâmes finalement à déterrer parce que cela nous semblait à présent la seule solution pour vivre encore un peu, tenir jusqu'à ce que la dernière des batailles arrive enfin (ceux qui revenaient nous assurant que cette fois, c'était la bonne et que faute de combattants, les belligérants allaient rapidement être contraints de déposer les armes et de signer quelque traité ramenant la paix entre les peuples), et parce que nous n'en pouvions plus des regards suppliants des enfants ivres de faim qui, sans que nous comprenions comment, avaient eu vent de ce que nous avions dissimulé cet animal dans quelque parc de la ville au moment où il était apparu évident à tout le monde que cette fois, la guerre allait nous engloutir - nous discutâmes longtemps de savoir si c'était une bonne idée ou pas, que d'exhumer à nouveau l'animal, puis, ceci décidé, nous nous disputâmes pour savoir quel serait le moment opportun jusqu'à ce qu'un accord émerge entre nous tous et qu'à la faveur d'une accalmie dans les combats, nous puissions sortir de nos caves pour aller extraire l'animal, la promesse de viande grillée qu'il représentait, de sa cachette (évidemment, nous savions tous qu'il était fait de bronze, mais croire qu'il aurait été possible de s'en délecter, imaginer le festin, cela suffisait à calmer nos estomacs quelques heures, et c'est tout ce que nous voulions à présent, mourir affamés, mais le ventre rempli).