Plages (3)

Qu'il suffirait de passer tout le jour couchés là-bas, comme morts ou presque, à se voir effacés peu à peu par les vents et puis les sables, à voir venir du large et s'échouer des choses dont on ne savait pas ce qu'elles étaient, avaient été, dont on préférait par ailleurs ne pas savoir tellement certaines, quand même, faisaient penser à des fascines d'os que les langues lisses de l'eau auraient polies à force de temps et dont on ne pouvait s'empêcher de penser qu'elles pouvaient être ce qui restait, seulement, des corps de ceux que l'océan avait mangé dans sa gloutonnerie de grosse bête folle, de grosse bête idiote, mais peut-être pas tant que ça, peut-être pas, on ne savait pas, on supposait, on chuchotait, parlant de lui, de crainte qu'il nous entende, se mette colère, s'enfle soudain comme il savait si bien le faire et jette tout par-dessus bord, avec en ligne de mire un phare, son rêve au moins, pour oublier les villes et leurs marqueteries obscures où nous perdions nos souffles ?