Départ / Olivier Guéry

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Vase communicant : Soubresauts


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C’est déjà la nuit, ou encore, encore la nuit, jamais les yeux ouverts à cette heure d’habitude, quoique nulle idée de l’heure sinon qu’assurément plus tôt que, puisque nuit encore (pénombre, y revenir plus tard, pour l’heure s’en tenir au dedans, à ce qui se dit du dedans,) et que le corps confirme cet encore par ce qui y fait poids tels certains reflets de sommeil ou les habituelles craintes au sortir de l’éveil, passages bi-quotidien comme foulées incertaines par delà des gouffres, même aller, même retour, et l’inconnu nuit entre les deux ; mais corps encore plus pesant et gourd que, sans que ce soit vraiment la nuit qui écrase mais simplement une plus grande lenteur à s’en extraire et ainsi se savoir indiciblement loin en nuit, plus loin que l’orée de soir qui a fait sombrer la veille, après le difficile lié à l’excitation — puisque départ prévu et annoncé, tant que c’était alors l’incertitude qui gagnait sur l’espoir —, loin donc mais assurément pas assez, alors pénombre maintenant, dire pénombre pour dire juste, depuis la nécessité d’en sortir, de forcer le réel contre le rêve, mais pénombre vue nuit opaque puisqu’elle diffère tant du jour au pastelles qui cueille habituellement. S’y ajoute une fraîcheur dont nul souvenir à la peau en ces jours d’été, et quelques bruits bien entendu, mal entendus, et là encore d’aucun ne sont pas ceux de l’heure de coutume — alors comment s’y accrocher ? —, sans que vraiment distingués des habituels qui manquent car c’est surtout le silence mêlé d’ombre qui domine, une impalpable ouate obscure, omniprésente, qui ne laisse pas la moindre chance au coutumier. Pourtant, au plus prêt et distinctement bien qu’invisible, reconnue la voix qui chuchote l’invitation à sortie de nuit ; reconnue malgré l’étrangeté qui règne ou par nécessité d’aller contre et, l’entendant, s’apercevoir qu’intensément espérée du fond du sommeil, celle-là et nulle autre, pour la confirmation du départ imminent. Patienter un ultime peu, que cesse le crépitement sableux des paupières avant que n’apparaisse la lumière qui achève définitivement la nuit ; mais goûter la fin de l’instant, le frisson du désir de sombrer à nouveau contre celui de l’accessibilité soudain, enfin, du départ, et son excitation qui gonfle.


De la suite, n’en surtout rien dire, rituel connu, petit-déjeuner identique mais effervescence différente, sacs entassés dans l’entrée, déjà prêt, le nécessaire prévisible et un minimum de superflu ajouté en douce pour s’assurer une part de connu à trainer avec soi, sacs dans l’entrée donc, en attente d’être méticuleusement chargés en coffre jusqu’à ce qu’ils ne soient plus qu’un unique bloc d’existence pour trois semaine. N’en surtout rien dire, car vaste suite alors totalement inconnue : le trajet, les distances et dénivelés accumulées, les couleurs et la rugosité de la terre ; et ce temps passé à contempler, blottis, les éclairs de l’improbable orage depuis le minuscule balcon à la dérive.


Poupée : Michel Nedjar

Commentaires

Beau trajet (j'aime "un minimum de superflu ajouté en douce pour s’assurer une part de connu à trainer avec soi"...)

Ce mois-ci, les Vases communiquent vraiment de bons textes. J'aime bien cette image de "patienter un ultime peu".

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