Qu'il suffirait de passer tout le jour couchés là-bas, comme morts ou presque, à se voir effacés peu à peu par les vents et puis les sables, à voir venir du large et s'échouer des choses dont on ne savait pas ce qu'elles étaient, avaient été, dont on préférait par ailleurs ne pas savoir tellement certaines, quand même, faisaient penser à des fascines d'os que les langues lisses de l'eau auraient polies à force de temps, avec en ligne de mire un phare, son rêve au moins, pour oublier les villes et leurs marqueteries obscures où nous perdions nos souffles ?

A y regarder toutefois, rien de particulier ici, dans ces quelques arpents de terre et d’arbres, rien de plus que n’importe où ailleurs sauf peut-être ces couches de temps superposées que l’on devinait pour peu que l’on s’y arrête, ces hordes de morts qui hantaient la brume et les ombres des chemins et dont on pouvait sentir toujours les respirations, voir les regards et les mouvements si l’on savait y faire, attendre, guetter dans les derniers trébuchements du jour.

Extrait de Légendes, work in progress

Tango pour nos laconiques enfances. Tango pour nos vies de papier, nos froissements. Et vos absences dans mon absence, tango, tango.

Autoroute Bordeaux/Angers 30 juin 2009

Et ce n'est qu'un éclair quand tu retrouves tout identique mais pas de spleen seulement ça la masse des souvenirs amassés là tranquillement éteints dans la remise nulle lancinance en cette douleur mais son effacement et lent et comme certain irréfutable sous la gouge du temps qui y creuse chemins qui y dessine ce qui ressemble mais tu ne le comprends qu'à la toute fin à ton visage ce qui de toi fait une esquisse - te reste à la mener à son achèvement.
Ici gardiens sont de tilleuls, et nos pères dessous lilas.

... seigneur s'il avait entendu ce que nous disions marmottions dessus son dos quand il n'était pas dans le coin pas dans nos pattes il en passait du temps à nous chercher des noises à nous traîner toujours autour à nous chercher plus de péchés que nous pouvions en transporter en expier plus de péchés que nous ne pourrions en souffrir tout le reste de toute l'éternité au fin fond des enfers au fin fond de l'horreur de celle qu'il nous décrivait certains dimanches depuis sa chaire depuis là-haut lorsque lorsqu'il devenait comme fou littéralement comme habité mais par qui donc mais par quoi donc qui lui faisait dépeindre les enfers qui le faisait lui pourtant comme un peu chétif devenir une sorte de monstre d'homme écumant nous contant ce que c'était que les enfers ce que c'était que ces feux-là ce que c'était que toute l'éternité à se tordre dans ces lieux-là et lui de finir en gueulant en se tordant de douleur de peur et de colère et terminant de finir son tableau tellement bien troussé que les filles pleuraient que nous avions des frissons qui nous couraient le long du dos et lui là-haut gueulant décrivant tout à croire qu'il y avait été à croire qu'il connaissait les lieux comme sa poche à croire qu'il était allé là en était revenu...

Ainsi soit-il, extrait

... qu'en résumé, il suffisait d'y aller, de monter à bord, d'échapper aux pièges tendus par les bancs et les écueils, à ceux moins glorieux du mal du mer, et de naviguer face vent jusqu'à atteindre là-bas le phare d'où disait-on l'on pouvait voir les Amériques (on ne savait pas si c'était vrai mais le croire nous suffisait et puis au pire, si ça n'était qu'une blague qu'on servait aux touristes depuis leur invention, on se serait construit une vision, le continent en face et ses villes sans fin, une autre vie - rêvée puisqu'on ne trouvait pas le courage pour s'en faire une vraie, de nouvelle vie).

... longues files que nous faisions dans la neige et qui finissaient par contourner les bâtiments, en faire le tour, rejoindre le commencement de l'attente, ce qui fait que ceux qui débutaient leur petit chemin de croix croisaient ceux pour qui cela se terminait enfin bien que personne au fond ne soit en mesure de dire ce que l'on attendait ici des premiers pas de l'aube aux lueurs roses du coucher - simplement, déambulant, on était tombé sur l'une de ces masses humaines qui fleurissaient dans la ville depuis quelques semaines et, s'apercevant qu'on ne savait pas quoi faire d'autre, on s'insérait dans le flux immobile sans réellement comprendre pourquoi.

Nous dans nos cours d'école jouant à la marelle à saute-mouton dans les cris les bousculements de nous enfants de nous restés enfants qui le demeurerions à tout jamais enfin au moins le temps que les adultes que nous allions devenir se souviendraient d'eux-mêmes de nous enfants hurlants jouant parcourant en tous sens l'aire bornée grillagée du monde d'alors et puis soudain au signal du maître de la maîtresse (elle qui trouverait mort face contre platane) rangés sages attentifs alignés parfaitement et puis assis sans plus bouger à écouter essayer de comprendre comprenant et puis n'ayant plus rien d'autre à faire que de partir mais sans esquisser un seul mouvement en rêve seulement les yeux ouverts dans des aventures sans fin au sein desquelles à l'arc nous chassions et d'une seule flèche abattions et en pleine charge d'énormes bêtes des cerfs un sanglier et d'autres encore mais trop informes pour en donner le nom pour qu'ils aient même nom - des monstres en somme, mais de songes seulement.

Celui dont l'âme pèse de cailloux.