Qu’il suffirait de traverser la ville, le monde derrière, et prendre pour ça des trains comme au hasard, les yeux fermés, sans réfléchir, dans des gares de plus en plus étranges, lointaines, et vides à mesure de toi, jusqu'à descendre parfois à des arrêts où rien n'indiquait une présence humaine, pas un signal, pas une bâtisse, seulement une route filant par là et puis par là, et là descendre encore moulu, poser ton sac, laisser partir le convoi, te retourner, ne voir rien, n'entendre rien que la ferraille des wagons qui s'éloignait, et puis le vent, et que ça serait tout ?

(lien mort suite à arrêt d'Etherpad)

... jusqu'au temps où toutes les lois de la nature en vigueur se liguant afin de nous obliger à ne plus mettre le pied dehors, nous resterions là comme des morts debout à regarder depuis derrière nos baies vitrées l'océan allant et venant.

On gardait nos corps roulés sous nos lits, on ne s'en servait que si nécessaire, on les laissait le reste du temps à l'abri de l'air et et la lumière dans leurs housses opaques qui portaient dessus inscrits nos noms et permettaient d'éviter toute erreur d'attribution lorsqu'il fallait d'urgence sortir dans l'air liquide.

... ville dans laquelle glisseraient voitures autobus passants sans que rien ni personne ne donne à cet ensemble quelque apparence de vie - on rêverait que le jour se lève mais il ne se lèverait plus et nous dans nos couches à foison serions presque déjà les morts que nous sommes, attentifs aux froissements pourtant, ce qui maîtrise le temps pour qu'il demeure dans nos armoires, derrière leurs portes de tourments.

Quelque chose qui serait là mais quoi et puis venu mais d'où de quel repli du temps des chairs des terres et qui ferait que tu marches du pas du même que celui des paysans d'ici toujours le même la même mesure sans doute exactement celle de la distance d'entre deux sillons seule manière aussi de traverser le paysage le décor.

Ce serait maintenant une vieille femme et toujours même bicyclette noire femme bicyclette noires toutes deux sur la route grise une maintenant vieille femme mais la même pourtant que tu avais connu plus jeune quand le manège a commencé ce grincement sa silhouette passant dans un sens et plus tard dans le jour dans l'autre sens toujours même femme même trajet entre sa maison presque vide et l'endroit juste là-bas où étaient tous les morts et puis les siens aussi qu'elle visitait chaque jour sans en rater aucun le gémissement de la chaîne rouillée peut-être sa plainte à elle une vieille femme maintenant dont le visage ne changeait pas et la coiffe non plus et la douleur pas plus.

Tensions des morts et nos gages de vivants.

" Mais un grain de sable vint se glisser dans ces rouages et bloqua tout. Et ce ne fut pas un grain de sable technologique. Quelque part derrière un bureau virtuel dans l'une de ces monstrueuses simulations d'openspace dans lesquelles s'entassaient des milliers d'avatars numériques de fonctionnaires payés à la tâche (brillante idée des années 30 qui permettait tout à la fois d'empêcher statutairement ces salariés de travailler par ailleurs, et de les rémunérer seulement quand nécessaire), un gratte-papier (on me passera l'expression) plus zélé que les autres décida que l'accident de mon support-avatar pouvait annoncer une série de problèmes similaires et que donc, principe d'ultra-précaution oblige, il importait de retrouver et de neutraliser le fournisseur des pièces défectueuses, ce qui s'annonçait aussi facile que d'attraper un boson avec un filet à papillons, mais ne s'avéra pas suffisant pour effrayer le bureaucrate, lequel déclencha de quelques appuis distraits sur ses écrans une procédure dont le premier effet fut de mettre en branle une armée d'avocats divers et concurrents payés par toutes les sociétés impliquées dans ce marché, et ce dans le seul but de les décharger de toute responsabilité. Le second effet de la décision absurde mais irrévocable du fonctionnaire fut d'interrompre tel que le processus à l'issue duquel je devais sortir de mon exil glacé et retrouver un corps ou quelque chose d'approchant : la justice, pour agir, avait besoin que rien ne bouge, et tout cessa de fait d'avancer. "

Entrons, passons le videur qui a sans doute vidé quelques bières déjà et commence seulement son marathon à lui, ne lèvera pas un sourcil devant l’escogriffe décoiffé, habitué sans doute à en voir des vertes et des pas mûres ou ayant perdu depuis longtemps toute ambition de croiser quelque chose de remarquable – je pensais l’être pourtant, l’étais mais pas pour les raisons que je voulais, ce qui ne changea rien, le cerbère ne broncha pas, ne comprit pas qui j’étais, ne chercha pas non plus puisque après tout, j’étais manifestement inoffensif. 

... vagues souvenirs sur lesquels nous ne parvenions plus à prendre pied malgré le temps que nous y passions, les efforts produits - des impressions, des fragments qui ne formaient nulle image ou alors un flou comme griffé, mâchouillé par les années qui dessus s'étendaient larges opacifiant notre chemin (peut-être d'ailleurs que c'était en-dedans que fondait le substrat de nous, notre ossature, ce qui faisait mémoire et tout).