Sur la table, ce soir-là, je n'ai plus souvenir du menu, mais ce devait être roboratif tout autant qu'indiscutable. Ce dont je me souviens parce que c'était systématique, c'est des trois bouteilles, une de vin, une d'une eau gazeuse, et la dernière de limonade, y trônant. Le flux était continu. Tous les samedis, l'épicier en livrait les caisses, de lourdes machines en bois noirci à force de manipulations, de passages ici et là, probablement entre toutes les mains des familles du village, et reprenait à l'inverse les caisses de bouteilles vides en un ballet parfaitement rodé. Une forme d'échange, du type de ceux qu'on voyait se faire dans les films d'espionnage quand des mecs en imperméable et chapeau mou lâchent sur un pont brumeux, la nuit, leurs prisonniers cependant que ceux d'en face font exactement de même, le tout dans une tension qui, quand même, n'était pas présente là, quand l'épicier, arrivé avec son break, livrait. C'était un vrai confort. Nous avions simplement à sortir les caisses vides, rentrer les pleines, quand je me suis toujours demandé combien de centaines de milliers de litres cet homme-là avait ainsi charrié de toute sa vie. Quelle force ça demandait parce qu'à vrai dire, pour moi, juste de rentrer nos caisses rechargées, j'en étais épuisé. À ma décharge, j'avais peu d'âge, guère de muscles quand lui, nettement plus.

Cliché : matches and sticks par Dániel Z. Aczél