Tout avait l’air parfaitement éteint maintenant. Il faut dire que nous avions copieusement pissé partout pour mettre fin aux flammes, tellement pissé que plus une goutte ne nous sortait quand bien même nous serrions les dents pour nous forcer. Bon, tous n’avaient pas participé à l’arrosage, vous savez bien, la pudeur de certains, de cet âge-là mais tout de même, ça suffisait, on le voyait, on le sentait, plissant le nez sous l’odeur un peu forte, mélange de suie et d’urine fraîche, s’élevant en drôles de fumerolles qui nous faisaient paraître sans doute, de loin, dans la fumée, comme des druides occupés à leurs tâches mystérieuses, dansant dans l’air presque liquide.

Je dis de loin parce que sans doute, et cela se confirmerait ensuite, là-bas, dans les maisons alignées le long de la mauvaise route qui tirait son ennui jusqu’ici, on devait nous voir, nous surveiller depuis derrière les rideaux qu’il nous semblait toujours repérer bougeant un peu partout où l’on traînait nos guêtres, nos idées absurdes, les jeux que nous inventions avant d’en oublier, parfois dans la seconde, les règles. Partout, vraiment, il y avait des yeux, à tout moment du jour, de la nuit, où que l’on soit, y compris quand c’était dans les confins du ban et quand autour, il n’y avait que des champs à perte de vue, de vagues haies comme des cheveux mal coiffés, et rien pour s’y cacher, apparemment. 

Quoi qu’il en soit, nous avions pissé même dans les recoins, dessous l’auge restée depuis longtemps vide comme tout et où baguenaudaient des araignées énormes, ou dans le fond, là-bas, où les mêmes bestioles tissaient des toiles dans lesquelles on avait peur de rester piégés à l’image des papillons, mouches, guêpes, insectes de toutes formes et tailles, y mourant doucement. On en riait entre nous mais tout de même, ces voiles haut de deux mètres et gris, dense à croire que c’était du tissu, ça donnait pas envie d’aller plus loin alors on s’était contenté de juste pisser dessus, pour se venger. Les araignées s’en fichaient bien. Nous aurions à peine le dos tourné qu’elles viendraient rapiécer leurs pièges, en retisser les mailles parfaitement ajustées. Il n’y a pas plus patientes que ces bestioles-là, je le sais bien, moi qui demeure des heures à les regarder dans l'attente.

Cliché : matches and sticks par Dániel Z. Aczél

Sur la table, ce soir-là, je n'ai plus souvenir du menu, mais ce devait être roboratif tout autant qu'indiscutable. Ce dont je me souviens parce que c'était systématique, c'est des trois bouteilles, une de vin, une d'une eau gazeuse, et la dernière de limonade, y trônant. Le flux était continu. Tous les samedis, l'épicier en livrait les caisses, de lourdes machines en bois noirci à force de manipulations, de passages ici et là, probablement entre toutes les mains des familles du village, et reprenait à l'inverse les caisses de bouteilles vides en un ballet parfaitement rodé. Une forme d'échange, du type de ceux qu'on voyait se faire dans les films d'espionnage quand des mecs en imperméable et chapeau mou lâchent sur un pont brumeux, la nuit, leurs prisonniers cependant que ceux d'en face font exactement de même, le tout dans une tension qui, quand même, n'était pas présente là, quand l'épicier, arrivé avec son break, livrait. C'était un vrai confort. Nous avions simplement à sortir les caisses vides, rentrer les pleines, quand je me suis toujours demandé combien de centaines de milliers de litres cet homme-là avait ainsi charrié de toute sa vie. Quelle force ça demandait parce qu'à vrai dire, pour moi, juste de rentrer nos caisses rechargées, j'en étais épuisé. À ma décharge, j'avais peu d'âge, guère de muscles quand lui, nettement plus.

Cliché : matches and sticks par Dániel Z. Aczél

Pour le coup, nous étions dans la merde. Au sens propre, ou presque. C'est un automne, je crois, ou peut-être un printemps, mais cela importe peu à part si cela nous renseigne sur le débit de l'eau du ruisseau qui fait scène. Il me semble que nous portons nos pantalons longs, ce doit être l'automne, ou une fin de saison. En août, ici, personne ne peut tenir sinon en short, l'été est un couvercle sous lequel une chaleur dense comme un bloc de plomb recouvre tout. Et puis, durant les grandes vacances, l'air est si sec que le ruisseau devient une grise chenille mollassonne cachée sous ce qu'il reste de roseaux. Or nous avons besoin que le ruisselet soit plus que ça, idéalement, un fleuve comme la Loire dont on nous parle en cours de géographie bien que de toute évidence, il faudra se contenter de ce que nous avons sous la main : il y aurait la place, dans la vallée, pour que quelque chose de majestueux la noie entièrement mais dans ce cas, le village ne serait pas là, et nous pas plus. Va donc pour l'automne au bord du ruisseau que les dernières pluies ont fait grossir assez pour qu'il tienne tout juste dans son lit.

Cliché : matches and sticks par Dániel Z. Aczél